Journal de lectures
Depuis mai 2000
tu ne mourras pas un oiseau
nidifie
ton coeur P.-M. Lapointe
Mardi 16
mai
J'estime de l'essence de la Poésie qu'elle soit, selon
les diverses natures des esprits, ou de valeur nulle ou d'importance
infinie : ce qui l'assimile à Dieu même.
Paul
Valéry
Jeudi 18
mai
Surtout les vieillards sont dangereux à qui la
souvenance des choses passées demeure et ont perdu la
souvenance de leur redites. J'ai vu récits bien plaisants
devenir très ennuyeux de la bouche d'un seigneur, chacun de
l'assistance en ayant été abreuvé cent
fois.
Montaigne
Mercredi
31 mai
Le travail herméneutique est possible que si la
lettre est préservée. Et donc si l'on lit tout texte,
même le plus prosaïque comme un poème dans lequel
chaque mot est irremplaçablerment lui-même ou, en un
sens, si on lit la prose comme un cas limite de la poésie.
L'avantage d'un rapport esthétique au texte est ainsi qu'il
postule que le texte est inépuisable. C'est son
inépuisabilité, et non pas sa valeur de modèle,
qui fait le caractère « classique » d'un
texte.
Rémi
Brague
Jeudi 1er
juin 2000
[L'Europe] un petit cap du continent
asiatique
Valéry,
cit. (citation de) R. Brague
[La psychanalyse] C'est une
expérience de vérité, non l'acquisition d'un
savoir ou d'un « travail sur soi », comme
on dit encore. Ce qui est recherché, c'est l'accès à
sa propre vie, à sa propre parole ; non l'atteinte d'une
compétence.
Marie
Balmaty, La
divine origine
Vendredi
16 juin
L'ère hyperfestive est celle d'un temps sans temps.
Cette immatérialité supplémentaire est
favorable, comme les autres, à la perpétuité du
principe de plaisir que le principe de réalité ne vient
plus entraver.
Philippe
Muray, Après
l'histoire
Mercredi 5
juillet
L'art est la magie délivrée du mensonge
d'être vraie.
Adorno, Minima
moralia
Dimanche 9
juillet
Grand arbre horizontal, j'ai souvent regardé le
fleuve.
Ô platitude divine !
J.-P.
de Dadelsen, Jonas
Lundi 10
juillet
Même la grossièreté, l'abrutissement
et l'étroitesse imposées objectivement aux opprimés
sont manipulés avec une souveraineté subjective dans
l'humour. Rien ne saurait définir avec plus de précision
cet état à la fois intégral et antagoniste que
cette incorporation de la barbarie. Et pourtant, ce faisant, la
volonté des manipulateurs peut invoquer la volonté
universelle. Leur société de masse n'a pas seulement
produit la camelote pour les clients, elle a produit les clients eux
mêmes.
Adorno
Nous
fûmes entiers, carapacés de noir et de dur. Éternel,
tu nous a rompus. Où est présentement le dehors, le
dedans ? Éternel tu nous as cassés.
J -P
de Dadelsen
Jeudi 3
août
le soir vira au sombre
des corps s'étreignirent
sous les lampes
un souffle pur monta de la terre
*
la
châtaigne éclate
sous la cendre d'hiver
les
métamorphoses
épuisent les jardins
*
il
porte avec douceur
des taches de soleil blond
sur cet habit
noir
de toute sa vie
*
on
parle aux attablés
dans la grange ouverte
sur des
labours illuminés
au fin bout du monde
Jean
Follain, NRF, avril 1961
Samedi 6
août
L'averse se tresse au soleil, un grand bien-être
monte de la terre qui étanche sa soif. « C'est,
disaient les vieilles, le Diable qui bat sa femme et marie sa
fille ».
André
Hardellet
Dimanche 7
août
Plus tard encore, elles [les vaches] s'agenouillent,
chacune à part mais pas trop écartée des autres.
Tandis que la terre sue sa rosée où se prennent des
scintillements (la Voie lactée,« jet d'un pis
céleste giclé, loin de nos lèvres grises luit »,
disait Hilver), j'aimerais ramper vers une des assoupies et,
m'appuyant à sa cuisse dure, le dos sur son ventre parcouru de
bulles et de transformations obscures, frissonnant contre cette masse
de chaleur posée à même le sol humide, rester
jusqu'à l'aube blotti.
Jean-Loup
Trassard, Nous
sommes le sang
de cette génisse
Lundi 14
août
Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi
!
Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi
Dormir et
ne rien faire, inutile poète,
Goûter le doux oubli
d'une vie inquiète !
André
Chénier
Jeudi 24
août
Le rêve est un phénomène qui ne
s'observe que pendant son absence. Le verbe « rêver »
n'a presque pas de présent.
Valéry,
cit. P. Pachet
Samedi 26
août
Ô monde que je ne sentais qu'à peine et
fuyant, tu reparais à nouveau, jaillissant, et moi aussitôt,
tel un infirme désemparé, suis renversé en Ta
Présence !
Henri
Michaux
Lundi 28
août
J'ai une âme plus nue que la plupart des hommes &
c'est en cela que consiste pour ainsi dire mon génie.
Ludwig
Wittgenstein
Lundi 4
septembre 2000
Ce n'est pas leur antériorité dans le
temps qui assure aux
images de notre enfance ce quelque chose
d'éternellement vivace — éclat qui ne se ternit
pas ou blessure incurable ; c'est qu'elles relèvent d'un
état, que nous ne retrouverons plus qu'en des moments
éphémères, où nous étions
réceptifs à tout ce qui nous entourait. Et nous
pouvions l'être parce que nous n'étions pas alors
vraiment constitués : l'état d'un État qui
n'avait pas encore constitué ses frontières.
J.-B.
Pontalis, L'amour
des commencements
Mardi 5
septembre
[Norvège] Temps magnifique. Les bouleaux sont
déjà couverts de feuilles. La nuit dernière j'ai
vu la première grande lumière boréale. Je l'ai
regardée pendant à peu près trois heures ; quel
spectacle indescriptible.
Ludwig
Wittgenstein
Fleurs... Elles se préparent... dans
la terre des rêves, dans une masse épaisse au centre de
laquelle il y a un feu.
Ph.
Jaccottet, cit. P. Pachet
Jeudi 7
septembre
Et dépendre du désir des autres pour
l'entrée dans l'existence, c'est radicalement s'accueillir
soi-même comme étranger et accepter de faire de soi-même
son prochain.
Antoine
Vergote, Interprétation
du langage
religieux
Mardi 12
septembre
Juste après l'enfance
vient la
mort...
*
Je
t'apporterai tôt le matin
dans un verre
d'eau.
Arnaldo
Calveyra, Anthologie
personnelle
N'entendrons-nous
plus jamais l'enclume sonner de plus en plus clair, quelque part,
dans le village, à mesure que le fer rouge qu'on y bat durcit
et s'assombrit ? Qui, maintenant, le menuisier et le charpentier
disparus, nous parlera du morfil, cette étroite et très
mince bordure du métal, le long de la lame qu'on vient
d'affûter sur la meule et qui est comme un reflet bleuté,
presque transparent, du tranchant ? On l'éliminait avec
précaution, à l'aide d'une pierre au grain très
fin... Il était en quelque sorte la virginité de la
lame.
À chaque instant, hier encore, les artisans donnaient
de l'esprit aux choses et d'abord à leurs
outils...
Pierre
Gascar, La
Friche
Samedi 16
septembre
Et des routes à travers l'herbe, et il y a des
lieux habités
Ici et là, emplis de flambeaux,
d'arbres, d'étangs,
Et il en est de menaçants, et
d'autres comme desséchés par la mort...
Ces
lieux, pourquoi donc établis? Et pourquoi n'en est-il
Jamais deux semblables ? Et pourquoi en nombre infini
Pourquoi
alterne le rire, les larmes, la pâleur ?
Hugo
von Hofmannsthal
Dimanche
17 septembre
Dans le musée. Il regarda par la
fenêtre : un chêne dehors s'y mirait, il se sentit de
trop, recula de quelques pas dans la salle immense. À
l'intérieur dans la salle de la lumière celte conservée
dans des vitrines vétustes, il regardait passer la lumière
Île-de-France.
Amaldo
Calveyra
Vendredi
22 septembre
Je me mis à nager
cette lumière
grimpant
au fleuve
*
J'ai
crié de fleuve à fleuve
sans mort entre les
deux.
*
Le
cri était un chemin
et un rucher l'écho.
Arnaldo
Calveyra
Pour Gadamer, le langage n'est pas une « prise »
sur le réel, ni sa mise en forme langagière, il est le
monde le plus monde qui soit. On objectera peut-être qu'il ne
s'agit que du monde humain, mais le monde, répondra Gadamer,
n'est toujours qu'humain. Seul l'homme se distingue, dira-t-il avec
insistance après Heidegger, par sa capacité d'habiter un
monde. C'est cet habiter primordial qui est de part en part
langage.
Jean
Grondin
Samedi 23
septembre
L'homme naît durement,
et risque la mort en
naissant.
Peine et tourment
sont sa première épreuve
; et dès son origine
père et mère
commencent
à le consoler de sa naissance.
Puis, à
mesure qu'il grandit,
l'un et l'autre le soutiennent, et
toujours
leurs gestes, leurs paroles
s'appliquent à
l'encourager,
le consoler d'être homme...
Giacomo
Leopardi, trad. M. Maurin
Lundi 25
septembre
Depuis des nuits j'entends pleuvoir,
En sursautant,
en attendant...
Je suis seul, et me porte un rêve
Vers
les habitations lacustres
George
Bacovia
Qu'est-ce qui relance sans fin la littérature
? Qu'est-ce qui fait écrire les hommes ? Les autres
hommes, leur mère, les étoiles, ou les vieilles choses
énormes, Dieu, la lan-
gue ? Les puissances le savent. Les
puissances de l'air sont ce peu de vent à travers les
feuillages. La nuit tourne. La lune se lève, il n'y a personne
contre cette meule. Rimbaud dans le grenier parmi les feuillets s'est
tourné contre le mur et dort comme un plomb.
Pierre
Michon
Mardi 26
septembre
Le Chatouillement peut avoir de l'excès et être
mauvais ; la Douleur peût être bonne dans la mesure où
le Chatouillement, qui est une Joie, est
mauvais.
Spinoza, Proposition
XLIII
Mercredi
27 septembre
les oiseaux doivent nager
au fond des forêts
en dessous de nous,
comme les oiseaux, d'arbre en arbre
et à
un mille d'ici
la ville, vaste et silencieuse,
gît
perdue, loin sous la mer.
Le monde me transforme
en
soir.
Margaret
Atwood, Le
cercle vicieux
Jeudi 28
septembre
Tout ce que nous appelons mauvais est strictement
nécessaire, et pourtant vient du dehors : nécessité
de l'accident. La mort est d'autant plus nécessaire qu'elle
vient toujours du dehors.
Gilles
Deleuze, Spinoza.
Philosophie pratique
Ici, aucun cri ou
verre brisé
; rien de plus brutal
que la complainte rationnelle d'une
tondeuse
coupant une lisière droite dans l'herbe
découragée.
Margaret
Atwood
Vendredi
29 septembre
Selon le mot de saint Augustin, Dieu dit au pécheur
: « Fili, odi tua, amo te... » Mon fils,
je hais tes oeuvres, je t'aime.
François
Varillon
Sans l'intervention féconde de l'histoire,
sans la vie ininterrompue d'un passé élu, nous ne
sommes plus que de plates ombres.
George
Steiner, Après
Babel