Mercredi 5 février 2003
...l'espace intérieur
c'est avant tout, le présent constitué
non par la mémoire, qui est une fabrication, mais par la force actuelle
du
passé... Le passé c'est le coeur mouvant du présent.
Madeleine
Monette, Le Devoir,
27-28 juin 1998
Samedi 8 février
J'aime
cette mouche bleue [le
désespoir] qui vole dans le ciel à
l'heure où les étoiles chantonnent... C'est une corvée d'arbres qui va
encore
faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour
de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.
André
Breton, Poèmes à dire
Dimanche 9 février
Ce n'est pas par soi-même qu'on sort de soi-même.
Fénelon,
cit. F. Ouellette
Mardi 11 février
Dans la nuit il y a les
étoiles et le mouvement ténébreux
de la
mer, des fleuves, des forêts, des villes, des herbes,
des
poumons de millions et millions d'êtres.
Dans la nuit il y a les merveilles du monde.
Robert
Desnos, Poèmes à dire
Mercredi 12 février
Là, de mon ennemi je
saurai m'approcher :
Je percerai le coeur que je n'ai pu toucher
Racine, Andromaque
Lorsque le soleil s'éloigne dans les arbres
Et fait de leurs feuilles une autre prairie
Ô mon amour
Nous avons les yeux bleus des prisonniers.
Georges Schéhadé, cit. Nuit blanche, 88
Lundi 17 février
Dieu est celui — le seul — qui voit en
nous l'enfant effrayé que
nous sommes tous, l'enfant qui se débat pour survivre tant bien que mal,
qui se défend comme il peut. Contre quoi ?
(Lu, dans
le Malraux de Lyotard, cette phrase du père Magnet à l'auteur de
La Condition humaine :
"Le fond de tout, c'est qu'
il
n'y a pas de grandes personnes.")
Gilles Marcotte,
Les livres et les jours
Mercredi 19 février
La bêtise, ça garde jeune
Gilles Marcotte
Et toi, plaisir d'être en
ce monde, si tu existes, viens.
Pierre Michon, cit. G.
Marcotte
Samedi 22
février
On peut conclure qu'il ne
devait pas
être facile d'être Paul Claudel, qu'il ne devait pas
être facile pour Paul Claudel de porter le génie de Paul
Claudel.
Gilles Marcotte
Mercredi 25 février
La nuit se coule douce
entre les bords teigneux des paupières des morts
Elle est douce la nuit caresse d'une rousse
le miel des méridiens des pôles sud et nord
Raymond Queneau, Poèmes à dire
Jeudi 27 février
Ne parlez plus des
plaines avec cette tendresse
ne parlez plus des neiges, ne parlez plus du coeur
laissez s'échauffer les vins vénéneux
entre les paumes de la vie,
Essayez seulement le sourire,
vous entendrez gémir tous vos os calcinés,
le rire ondulera dans un ciel rapiécé,
et la toile du monde aura des sanglots sourds.
René Daumal, Poèmes à dire
Vendredi 28
février
Il faut rebrasser ce sot
haillon qui couvre nos moeurs. Ils envoient
leur conscience au bordel
et tienne leur contenance en règle.
Montaigne
J'ai l'impression d'être ridicule
avec tout ce qu'ils racontent
jusqu'à ce qu'ils vous servent l'après-midi
un peu d'eau chaude
et des gâteaux enrhumés
Léon-Gontran Damas, Poèmes à dire
Et
pourtant cette fuite de ma naissance, qui échappe aux prises de
mon souvenir, est précisément le trait le plus
caractéristique de cette expérience, — si on peut
appeler expérience ce défaut d'expérience ; cette
fuite éclaire la nature du vivant que je suis ; j'éprouve
la vie comme ayant commencé avant que je commence quoi que ce
soit. Tout ce que je décide est après le commencement,
— et avant la fin.
Paul Ricoeur, Le volontaire et l'involontaire
Mercredi 4
mars 2003
J'effacerai les traces
amères de l'attente
J'effacerai les traces amères de l'oubli
Dans mes deux mains ouvertes je prendrai ton visage
Ton seul visage d'un seul instant mortel
Jacques Prevel
Dimanche 9 mars
L'art n'obéit
à aucun ordre du temps. Il est inorienté comme le temps lui-même.
Sans
progrès, sans capital, sans éternité, sans lieu,
sans centre, sans capitale, sans front.
*
D'où
venait ce goût pour l'odeur du passé et pour la luisance
du jadis qui, elles, loin de me laisser jamais, me passionnaient
partout en ce monde ?
Toutes les vies
sont fausses.
C'est la
narration qui est vive, ou vitale, ou revivifiante... ils veulent
croire qu'il y a une réponse qui précède leur
question.
Chaque homme veut
croire qu'à la serrure indesserrable et gémissante et
rouillée que chaque homme est devenu il y a une clé.
Bouts d'algues, morceaux de coquillages, barques
crevées, laisses de grève, fragments de scènes
invisibles.
Pascal Quignard, Les Ombres errantes
Mardi 11 mars
Sur les plages du Nord,
le sable absorbe la lumière du soir.
La chaleur remonte alors que le mauve descend se loger
dans l'étendue. Chaque grain s'illumine au moment où le
mauve le touche et le rend plus léger encore, moins minéral...
Les ciels d'Afrique ont couvert de mauve ces pierres
vernies, car mauve est la nuit dans ces contrées australes
où le soleil ne se retire jamais complètement.
Marc André Brouillette, Liberté 258
Mercredi 12
mars
Il était arbre mille fois,
C'était lors de mon premier arbre,
J'avais beau le sentir en moi
Il me surprit par tant de branches.
Moi qui suis tout ce que je forme
Je ne me savais pas feuillu,
Voilà que je donnais de l'ombre
Et j'avais des oiseaux dessus.
Jules Supervielle, La Fable du monde
Jeudi 13 mars
Allons,
allons, encore un petit verre, les gars,
Un petit verre de vie, un petit verre de vin, un peit verre
de la création du monde,
Un petit verre de sang, rougi au
crayon rouge
Jean-Pierre Duprey, Liberté 258
grand arbre
nous voici verticaux sous l'étoile
et la beauté nous a blanchis
Bernard Noël, Liberté 258
Le visible masque
l'inouï : de cette vérité la psychanalyse est faite
et c'est à cette condition qu'elle put donner à la
musique le seul mythe de sa propre conception.
Pierre Fedida, L'écho minéral
Lundi 17 mars
Les nerfs qui voient en
nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
Arrachant à la chair de tremblantes aurores.
J'entre dans le champ clos de ma
chair attentive
Au pays qui respire et qui bat sous ma peau.
Mes os sont ces rochers de ces plaines rétives
Où pousse une herbe rare appelée arlisane
*
Notre
coeur ne battant plus que pour sa pelure de chair,
Réduits que nous sommes alors à l'extrême nudité de nos organes,
Ces bêtes à l'abandon dans leur sanglante écurie.
Jules Supervielle,
La Fable du monde
Les étoiles
éteintes
Emplissent de cendre la rivière
Froide et verte.
La source n'a pas de tresse
Déjà les nids ont brûlé,
Cachés.
*
Voici la nuit et les étoiles
Qui transpercent la rivière
Froide et verte.
Garcia
Lorca
Mercredi 19 mars 2003
Écrire, c'est ça !
C'est d'abord découvrir qu'on a, en nous
, ce
trou
d'mort à langues trouées où s'entassent,
pêle-mêle, ces
langues
de tiraillous du Tchad ou de cajuns des bahous,
cousins
des ex-bat., eux-mêmes matassins négro-
politains
des rastas de squarts, matachés de oualonga-
doudoux,
comme chez-nous, à Gembloux !
Jean-Pierre Verheggen, "Artaud Rimbur"
Plein
velours de l'instant
Infinie,
infinie félicité de l'infime.
Éclaircie
hors-mirage.
À jamais
désormais, à jamais.
Serge
Sautreau, Poèmes à dire