JOURNAL DE LECTURES


Du 2 octobre 2000 au 14 février 2001


Novembre

Décembre

Janvier

Février


Lundi 2 octobre 2000

mais ici je me dissous
en toi notre souffle s'enfonce
dans les vents millénaires
et alanguis dans nos veines
tous les ancêtres sont
de chauds poissons mouvants
        Margaret Atwood




Mercredi 4 octobre

        Comprendre n'est pas facile ; il faut se mettre en situation (la situation herméneutique) ; et cette situation doit être parfois confortée, fût-ce au prix d'un quelconque stratagème, pour que le processus du comprendre se mette en route. Fuchs donne cet exemple : « Celui qui, par exemple, veut apprendre à comprendre un chat, doit lui procurer une souris. Alors il verra le chat tel qu'en lui-même... ». La souris fait ici fonction de principe herméneutique du chat : en plaçant une souris devant un chat, on en vient à connaître quelque chose du chat ; la souris permet au chat de se révéler pour ce qu'il est ; la souris fait réagir le chat (Hérodote avait déjà remarqué que les souris sont des animaux herméneutiques).
        Rosino Gibellini


        La présence de l'Autre du monde scinde l'homme dans son intimité, l'ouvre verticalement et empêche la retombée de l'homme sur l'auto-suffisance de sa puissance propre. Cette ouverture préserve en lui la possibilité active de maintenir en soi l'espace  sujet.
        Antoine Vergote




Jeudi 5 octobre

        L'esprit est donc l'idée du corps correspondant. Non pas que l'idée se définisse par son pouvoir représentatif ; mais l'idée que nous sommes est à la pensée et aux autres idées ce que le corps que nous sommes est à l'étendue et aux autres corps.
        Gilles Deleuze




Samedi 7 octobre

                L'être qui peut être compris est langue.
                Sein, das verstanden werken, ist Sprache
                     Gadamer, cit. Gibellini




Mardi 11 octobre

        [La substance] Ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose pour être formé.
        Gilles Deleuze




Mardi 24 octobre

Nulle vie ne s'élève au-dessus de l'herbe
    There is no life higher than the grasstops
        Sylvia Plath


Il s'en alla. Toutes les maisons étaient grandes.
Sur le ciel clair déjà se tenaient les étoiles.
Il sentait sa voix toute prête dans sa gorge ;
De nouveau, il aimait la forme de ses mains.
        Hugo von Hofmannsthal




Mardi 31 octobre

            Mais je voudrais être horizontale.
Je ne suis pas un arbre dont les racines en terre
Absorbent les minéraux et l'amour maternel
                             *
Et je serai utile quand je reposerai définitivement :
Alors peut-être les arbres pourront-ils me toucher, et
          les fleurs m'accorder du temps.
                             *
Et le joaillier aux cheveux blancs du Danemark taille
Une épouse à facettes parfaite pour prendre
Bien soin de lui, silencieuse comme un diamant.
        Sylvia Plath






Mardi 1er novembre 2000

Mais où les yeux, les yeux, les yeux ?
Les miroirs tuent et parlent, ce sont des chambres
          d'épouvante

                                 *

Les fous flambaient en cieux, incandescents.
Et c'est un coeur,
L'holocauste où j'entre,

                          *

Ô bel enfant d'or que le monde tue et mange.
    O golden child the world will kill and eat.
        Sylvia Plath




Mercredi 15 novembre

Corps contre corps
baignés dans la sueur froide de l'aube
dans le grand corps du monde
voué à l'éternelle journée
de travail
        Magda Carneci




Jeudi 16 novembre

        Il est juste de voir la Musique comme une équation de sentiments. Il faut alors considérer la Poésie comme un corps organique du sens.
            Pierre Jean Jouve, En Miroir



Lundi 20 novembre

        Davantage, cela doit nous consoler : que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte ; si elle est longue, elle est légère, « gravis brevis, si longus levis » (Ciceron). Tu ne la sentiras guère longtemps, si tu la sens trop ; elle mettra fin à soi, ou à toi : l'un et l'autre revient à un. Si tu ne la portes elle t'emportera.
            Montaigne




Mercredi 22 novembre

        Le jeu. Être en jeu, se mettre en jeu. Il y a du jeu.
            Michel Morin


        Nous continuons donc de nettoyer Augias — en parlant de nous-mêmes.
            Pierre Jean Jouve


Ô Chatterton ! Que ton destin fut triste !
        Oh ! combien proche
Fut la nuit de ton admirable matin.
        John Keats




Mardi 28 novembre

        Or l'émerveillement n'est pas le don du seul poète ; et sans doute n'y a-t-il que l'émerveillement pour sauver la vie de l'homme ordinaire d'un écrabouillement total. L'émerveillement est la science de l'enfance.

                                                              *

        Je pense que la musique est liée à la circulation du sang, à la formation de la conscience, à l'inconscient même. Elle est directement entée sur la force vitale.
        Pierre Jean Jouve


Je surprendrai les nymphes aux blanches mains dans
       les sites ombreux
            John Keats


Mais l'oeil déraciné
Est emporté par le vent clair sur des pylônes
Se redresse en courant
Vers les frissons de la forêt de la naissance.
        Pierre Jean Jouve, Sueur de sang




Vendredi 1er décembre 2000

Alors mon passé fut comme une route
éclairée devant, quand la voiture
avec ses phares dessine la courbe
du chemin et que la nuit devient toute humaine.

                        *

Amour, dit quelque chose qui soit toi !
             Fernando Pessoa, Faust, cit. E. Lourenço




Dimanche 3 décembre

        Nous sommes morts. Ce que nous supposons vie est le sommet de la vie réelle, la mort de ce que nous sommes véritablement. Les morts naissent ne meurent pas. Pour nous les mondes sont inversés. Quand nous pensons que nous vivons, nous sommes morts, nous allons vivre quand nous devenons moribonds. Nous dormons et cette vie est un rêve, non dans les sens métaphorique ou poétique, mais dans son sens vrai...
            Pessoa



Mercredi 6 décembre

J'ai des oiseaux captifs entre les tempes et
du temps à perdre entre les mots.

                                 *   

Que la douleur passe. Que l'espace se
déserre. Autour de l'oiseau prisonnier d'une
pierre captive. Dans la gorge.

                                *

Demain. Tu auras la maladresse de mourir, Tu
refuseras la consolation de mes lèvres. Tu seras
perdu comme une bague dans la mer.
            Monique Laforce, Des lilas à ciel ouvert




Jeudi 7 décembre

        Nos veilles d'hommes de la modernité sont devenues des insomnies. Au centre de notre nuit, les yeux ouverts, Pessoa, insomniaque parfait, contemple sans se lasser l'ensemble fictif des étoiles déployant « la splendeur nulle de la vie ».
            Eduardo Lourenço, Fernando Pessoa, roi de notre Bavière




Samedi 9 décembre

La veille de Sainte-Agnès — Ah quel frimas cruel sévissait !
Le hibou malgré toutes ses plumes était transi ;
Le lièvre boitait en frissonnant sur le givre du gazon,
Et silencieux était le troupeau en son bercail laineux 
            John Keats




Lundi 11 décembre

Le masque d'or sur ma face absente
Des fleurs violettes en guise de prunelles,
L'ombre de l'amour me maquille à petites traits précis
            Anne Hébert, cit. G. Marcotte


Tandis qu'a la tombée du jour tu erres
Par les prés ensoleillés qui bordent la lisière
De ton domaine moussu...
Ô divin forestier !
            John Keats




Mardi 12 décembre

L'arbre incanté d'une neige sans cesse survenante,

                               *

par l'énergie du froid la neige a doublé sa pureté
et toute la futaille blanche est le trépied du songe.
        Rina Lasnier, cit G. Marcotte




Mercredi 13 décembre

        Imaginez de vrai combien serait une vie perdurable, moins supportable à l'homme et plus pénible, que n'est la vie que je lui ai donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. J'y ai à escient mêlé quelque peu d'amertume, pour vous empêcher voyant la commodité de son usage de l'embrasser trop avidement et indiscrètement
            Montaigne




Jeudi 21 décembre

        [Que transmettre à nos enfants ?] si nous le leur transmettons pas le monde, ils le détruirons.
        Hannah Arendt, cit. A. Robitaille


        C'est quand le monde s'effrite en énigmes fragmentaires que le langage prend la relève et que, par lui, les hommes doivent tisser indéfiniment un sens consistant de leur habitat. Alors le langage donne le sentiment de n'être plus la doublure du monde; il en est comme la substance.

   *

     Nous voulons que la parole commence avec nous. Nous payons ainsi le prix de l'indéfinie liberté. Nous sommes des individus, chacun recommençant de tisser à neuf le fil du destin : se voyant libre de survoler en entier l'inextricable fouillis du hasard et de proférer le sens du monde.
            Fernand Dumont, Le lieu de l'homme




Jeudi 28 décembre

Île, la plus belle des Cyclades aux berceaux feuillus,
Réjouis-toi, Délos, de tes oliviers verts,
De tes peupliers, de tes palmiers ombrageant les
        clairières, de tes hêtres,
Dans lesquels le zéphyr souffle ses chants les plus sonores,
De tes touffus coudriers aux tiges brunes, vivant sous
        l'ombre :
Apollon, une fois de plus est le thème doré !
            John Keats




Vendredi 29 décembre

Le fleuve devint l'arbre
        le verger qui monte
        allégé
        par la liesse des fleurs.
                Fernand Ouellette, cit. G. Marcotte





Dimanche 7 janvier 2001

Il faut avoir un esprit d'hiver
Pour contempler le givre et les branches
Des pins couverts de neige
Et avoir eu froid longtemps
Pour contempler les genévriers
        Wallacw Stevens, cit. G. Marcotte




Lundi 8 janvier

La blanche aubépine et l'églantine des champs ;
La violette qui se fane si vite recouverte par les feuilles ;
        Et la fille aînée de la mi-Mai,
La rose musquée en bouton, trempée de rosée vineuse,

Où bourdonnent les mouches par les soirs d'été.
            John Keats





Dimanche 14 janvier

Je marche plus sûr et plus ferme à mont qu'à val.
            Montaigne




Dimanche 21 janvier

                                   ...Comme venus d'un autre
Monde, les cèdres en aucun cas n'interrompent
Leur méditation sur la mémoire : si
D'un souffle ils portent la strophe qui leur vient, l'air
À l'infini s'émeut, et plus silencieux,
Et plus intense, propage au-delà ses rives.
            Robert Marteau



Il nage dans ton esprit, il traverse les ténèbres artérielles,
        siffle dans la fistule blanche de ton coeur
Il n'y a ni nom ni mémoire en toi.
           Antonio Gamoneda





Samedi 3 février 2001

Février de farine et de sucre craque
Sous la dent. Il n'a plus de l'hiver les humeurs
Sombres mais favorise, à peine l'aube née,
La langue des oiseaux, et le soleil qui monte
Emprunte aux crêpes et aux craquelins sa clarté
Neuve,
            Robert Marteau





Mercredi 7 février

        Car l'antique malédiction ne semble pas devoir être levée de sitôt. Il manque à ces Roms, sans aucun doute, l'équivalent d'un Congrès mondial juif pour pousser d'efficaces cris d'égorgé au premier signe de discrimination. Il est remarquable que le Tzigane, pourtant exterminé lui aussi à Auschwitz et ailleurs, ait tendance à rester discret sur le sujet. Pas le genre à nous casser les oreilles avec ça. Il lui manque, c'est évident, un peu de cette virulence combative qui permet de se constituer un inépuisable capital de sympathie coupable.
               
Louis Hamelin, Le voyage en pot





Jeudi 8 février

        Et ainsi nous devons travailler sans cesse à nous conserver cette joye qui modèle notre crainte, et à conserver cette crainte qui modèle notre joye, et, selon qu'on se sent trop emporté vers l'un, se pencher vers l'autre pour demeurer debout.
            Pascal, De l'esprit géométrique

.

        Aussitôt que je dis quelque chose, ça devient une annonce de Coke. Je
vis parmi, dans, à travers et malgré vous. Fasciné. Assassiné.
            Patrice Desbiens, cit. L. Hamelin




Dimanche 11 février

        Ô Nuit ! Mère ! Écrase-moi ou bouche-moi les yeux avec de la terre !...
Et toi , ô Terre. Voici que je m'étends sur ton sein ! Nuit maternelle !
Terre ! Terre !
            Claudel, Tête d'Or, cit. Fr Varillon



        Derrière le langage il n'y a que l'obscure et indéfinie puissance qui l'inspire et dont nous ne savons quelque chose qu'en commençant à parler. C'est pourtant par cet en-deça que le langage prend forme et persévère
            Fernand Dumont





Lundi 12 février

La lumière plus forte
déracine les arbres plus irréels,
dénude nos demeures.
Et nous prions
comme si les cris, les heures,
alentour, en pâture,
ne savaient tout offrir ;
comme si, désormais,
le regard de l'ange
ne pouvait couvrir l'effroi.
            Fernand Ouellette, cit. D. Cantin



        Nous bramons comme des orignaux notre souffrance antique et les
âmes de tous nos trépassés, nous poursuivent en chasse-galerie jusqu'au
pays de nos ancêtres.
            Yolande Villemaire, cit. C. Montpetit





Mercredi 14 février

        Il n'est pas évident de chevaucher un fleuve inédit à la rencontre du
polaire. Je me cherche une existence à tout propos. J'abandonne le rêve à ses
fausses routes. J'interroge le polaire pour apprendre la véhémence. Pour
devenir irréductible. Irréconciliable.
        Pierre Perrault, Le mal du nord

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