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Journal de lectures
Du 15 juin au 7 juillet 2001
Vendredi 15 juin
Oui,
qu'à
l'ouï-dire on s'en tienne, et qu'au marcheur
Soit versé le
lait pour qu'en route il n'ait plus soif.
Robert
Marteau
Les vitres
des
maisons qui reflètent un temps de la terre
avec les riches
tables volantes des ciels de livre d'images —
ne furent pas
taillées pour des yeux
qui ont bu l'effroi à sa source.
Nelly
Sachs
Dimanche 17 juin
tu
sombres
dans
l'intériorité obscure —
passant déjà la mort
qui est
seulement un seuil venteux —
Nelley
Sachs
Lundi 18 juin
Somme
toute je
perlais des grèves, tandis qu'à l'autre bout du
tunnel
l'apprenti sorcier embauchait des atomes, des comprimés de
protons.
Ô la loupe ! Ô l'oeil énucléé de la lune borgnesse !
luminaire
dont
les rais caresseurs font
mirailler la rivière et brasiller la
mer
*
dans les eaux sans sommeil
la
monnaie
tremblante du passeur
Henri Pichette
Mardi 19 juin
La
vie est sans
pourquoi. Et cela parce qu'elle ne tolère pas en soi aucun hors de soi
auquel elle devrait de se manifester et ainsi d'être ce qu'elle est...
L'homme
n'est rien
de visible. Personne n'a jamais vu Dieu, mais personne n'a jamais vu un
homme — un homme dans sa réalité véritable, un Soi transcendante
vivant... Parce que la vie n'est jamais visible. C'est parce que Dieu
est Vie qu'il est invisible... L'homme n'a jamais été créé, il n'est
jamais venu dans le monde. Il est venu dans la vie. C'est en cela qu'il
est semblable à Dieu, fait de la même étoffe que Lui, que toute vie et
que tout vivant... C'est à partir de l'idée de génération seulement
que l'homme peut être compris. La génération de l'homme dans le
Verbe... répète la génération du Verbe en Dieu comme son
auto-révélation.
Michel
Henry
Jeudi 21 juin
Froid
transparent
et clair aiguisé par des vents lunaires qui évoquent, très cruellement,
le silence infiniment au-dessous de zéro des espaces inter-planétaires.
Le silence atroce du gel. La glace merveilleuse par laquelle transparaît
notre ciel,
à travers laquelle il se tempère en transperçant les mondes, pour ne
nous apporter que la couleur idéale de la fusion, le bleu incandescent
des plus furieuses températures, l'azur serein des plus monstrueuses
harmonies de tonnerres, sans nous anéantir. Une boule de tiédeur qui
reflète dans un globe de glace la grande sphère du feu exterminateur.
Armel
Guerne, Journal
Car,
fils de algo, c'est de ça que
nous naissons,
Déterminés déjà par l'algue nostalgique ;
Et
par le feu primordial, par la tortue
Et la tourterelle, ayant
accès au sang bleu
Robert
Marteau
Migraine
atroce ;
tous les carillons de l'enfer sonnent dans ma tête et se propagent en
ondes douloureuses. Enfermé dans une pièce obscure, je constate
qu'aucune muraille n'enferme mon mal et que ma tête, portée à la pointe
de ces ondes furieuses, se fracasse aux encoignures du ciel, heurte mon
front à je ne sais quels astres misérables.
Armel
Guerne
Vendredi 21 juin
et
l'éternité avait
pris la voix
des complaintes noctambules qui parlent d'amour
aux
transistors des Afghans, des Usbecks, des Guinéens, et
beaucoup
étaient libres, libres, libres...
Michel
Deguy, Gisants
Mais
la critique
qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation
visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue
visible.
[Le spectacle] C'est le moment historique qui nous
contient.
Guy
Debord, La société
du Spectacle
Le
vendredi est si
occlus
que le tourment
de la fourmi y loge à peine
Andrea
Zanzotto, Du paysage...
L'ange
évide la
chambre
des miettes de
l'orage
et purifie l'histoire couronnée.
Alain
Cuerrier, Premières
heures
Samedi 23 juin
À mesure
que la
nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. Le
spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui
n'exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le
gardien de ce sommeil.
Le spectacle réunit le séparé, mais il
le réunit en tant que séparé.
Guy
Debord
Lundi 25 juin
Mais comme elle nous porte, quelle est
grande
l'abondance nivéale,
Ma
come ci
soffolce, quanta è l'ubertà nivale
Andea
Zanzotto
Mercredi 27 juin
Pendant
un long
moment, je fus pris par le plaisir de goûter la douceur d'une nuit si
calme, d'une vraie nuit à la campagne ; et j'éprouvais cet étrange
sentiment de repos parfait et de bienveillance du corps qui accompagne
tous les mouvements du réveil. D'habitude, on y arrive, chargé d'une
lourde journée ; et de s'y sentir déjà reposé par miracle étonne et
ravi l'être qui s'éveille pour jouir de la vie nocturne.
Henri
Bosco, Le
mas Théotime
Tes
mains pavées de
sel
et d'herbes
cruciales
lancent aux anges
un dernier appel faillible
Alain
Cuerrier
Jeudi
28 juin
Où
est le monde
dans ce monde ? Il est là-bas. Il pend, sous les continents accrochés
au pôle, comme une gousse, il baigne dans l'immense Océan de son nom;
La
fin du monde —
que figure cet énorme Finistère isocèle où toute la terre se fait
péninsule — attise la nostalgie et en même temps la fuite active et
gaie, « en avant », d'oubli éperdu du très vieux
temps. Y a-t-il une vie avant cette mort, se demande le jeune
Occidental en marche vers l'Ashram.
Michel
Deguy
Et sur
l'épais
verglas des chemins boulineux...
En vain le fouet du vent nous
flagelle la face,
Nos coeurs ont la chaleur des bords
ensoleillés.
William
Chapman
Vendredi 29 juin
L'oiseau
sort de
son nid, la feuille tremble un peu
Et la senteur du sol monte
dans le ciel bleu.
La lueur va croissant et de vives filandres
Des
bois silencieux inondent les méandres
*
Une
tiède vapeur
monte du ciel houé ;
L'air doux est plein de bruit
Pamphile
Lemay
À flanc de
val et
de ravine,
Avant l'aurore, va cueillir
Le romarin, la
fleur divine,
Qui garde le coeur de vieillir.
Nérée
Beauchemin
Sur nos
plages sans
fin que son poids fait gémir,
La mer, la vaste mer,
s'allongeait pour dormir.
Gonzalve
Desaulniers
Dimanche 1er juillet 2001
Dans
le vent qui
les tord les érables se plaignent,
Et j'en sais un, là-bas,
dont tous les rameaux saignent !
*
Sur ma
profonde
nuit mes yeux se sont ouverts
Albert
Lozeau
Il y eut de
la
neige et du vin, et du feu
Flambant neuf, mais où ? On se
souvient du grand fleuve,
Des asters. C'est certainement
qu'octobre est là
Dans les érables qu'il incendie en silence.
Robert
Marteau, Registre
...sans
un minimum
de malheur ou d'imperfection,
c'est-à-dire de diversité, nous n'avons rien, à nous mettre sous la
dent, et la connaissance, faute de matière, meut d'ennui et d'inanition.
Seul
l'impur, avec
ses rugosités, aspérités, disparités et mélanges, offre des prises à
notre savoir.
Vladimir
Jankélévitch, Le pur et l'impur
Lundi 2 juillet
Et
toi qui sais,
Songe incréé, et moi, créé, qui ne sais
pas, que faisons-nous
d'autre, sur ces bords, que disposer
ensemble nos pièges pour
la nuit ?
Saint-John
Perse
Ma vie est un blason sur des murs de ténèbres
*
Avec
le
charme ailé des voix musiciennes
*
Tout le ciel s'enfarine en un soir obscurci.
*
Les miroirs de Venise ont défleuri leur charme
*
Tout son boudoir divague en bizarre ramas
*
Tout se mêle en un vif éclat de gaieté verte.
*
Sur le jour expirant je n'ai donc pas pleurer,
Moi
qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !
Émile Nelligan
Jeudi 5 juillet
Veilleur, c'est l'instant cher !... Que le
chemin
te mène
Où la nuit brusquement s'étoile de fanaux,
Là,
la Ville
Lumineuse,
Au lointain regardeur révèle sa
beauté.
Albert
Ferland, Soir de
juin à Longueil
Comme le ciel est clair aux visions d'enfance !
*
Au vieux pont biscornu, plein de ronce et de
mousse,
Couché
sur le ruisseau limpide et peu profond
Que brouillèrent les
pas de mon enfance douce.
*
Septembre était serein et le vent était doux.
Louis-Joseph
Doucet
Samedi 7 juillet
Elle n'a pas besoin [la camarde] qu'on lui
tienne
la faux.
Brassens
Ni
la pâle, limpide
et délicate moire
Que
l'été trame au long des muets minarets,
Ni la voûte d'argent
où plane l'astre courbe,
Ne pourrons vous chasser, vivace
souvenir
*
La maison est trop fraîche et trop calme et
trop
blanche,
Trop
de silence y dort ;
Allons sous l'abri tiède et fleuri d'une
branche
Parler
au soleil
d'or...
*
Nous prendrons si tu veux le chemin le plus rude
Paul
Morin
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