
Au
reste, quand le soleil d'or a mis l'hiver en fuite et l'a
chassé sous la terre, quand il a ouvert le ciel en y lançant
la lumière de l'été, aussitôt les abeilles
parcourent les pacages et les bois, butinent les fleurs éclatantes,
et d'une aile légère effleurent en y buvant la surface
des cours d'eau. Ainsi transportées de je ne sais quelle douce
ardeur, elles choient leur progéniture et leurs nids ; ainsi
elles façonnent avec art la cire nouvelle et pétrissent
le miel consistant.
Virgile, Géorgiques
"Va-t'en, chétif insecte,
excrément de la terre !
C'est en ces mots que le Lion
Parloit
un jour au Moucheron.
L'autre
lui déclara la guerre :
« Penses-tu, lui dit-il,
que ton titre de roi
Me
fasse peur ou me soucie ?
Un
boeuf est plus puissant que toi ;
Je
le mène à ma fantaisie. »
A peine il
achevoit ces mots,
Que
lui-même il sonne la charge,
Fut
le trompette et le héros.
Dans
l'abord il se met au large ;
Puis
prend son temps, fond sur le cou
Du
Lion qu'il rend presque fou.
Le quadrupède écume, et
son oeil étincelle ;
Il rugit. On se cache, on tremble à
l'environ ;
Et
cette alarme universelle
Est
l'ouvrage d'un moucheron.
Un avorton de mouche en cent lieux
le
harcèle ;
Tantôt pique l'échine, et tantôt
le museau,
Tantôt
entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve à son
faîte montée.
L'invisible ennemi triomphe, et rit de
voir
Qu'il n'est ni griffe ni dent en la bête irritée
Qui
de la mettre en sang ne fasse son devoir.
Le malheureux lion
se
déchire lui-même,
Fait résonner sa queue à
l'entour de ses flancs,
Bat l'air qui n'en peut mais ; et sa
fureur extrême
Le fatigue, l'abat : le voilà sur les
dents.
L'insecte du combat se retire avec gloire :
Comme
il
sonna la charge, il sonna la victoire,
Va partout l'annoncer,
et
rencontre en chemin
L'embuscade
d'une Araignée ;
Il
y rencontre aussi sa fin.
Quelle chose par là nous peut
être enseignée ?
J'en vois deux dont l'une est
qu'entre nos ennemis
Les plus à craindre sont souvent les
plus petits ;
L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se
soustraire,
Qui
périt pour la moindre affaire.
La
Fontaine
LES MOUCHES D'EAU
Il
n'y a qu'un chêne au milieu du pré, et les
boeufs
occupent toute l'ombre de ses feuilles.
La
tête basse, ils font les cornes du soleil.
Ils
seraient bien, sans les mouches.
Mais
aujourd'hui, vraiment, elles dévorent. Acres
et nombreuses,
les noires se collent par plaques de
suie aux yeux, aux
narines,
aux coins des lèvres
même, et les vertes sucent de
préférence la dernière
écorchure.
Quand
un boeuf remue son tablier de cuir, ou frappe
du sabot la
terre
sèche, le nuage de mouches se déplace
avec murmure.
On dirait qu'elles fermentent.
Il
fait si chaud que les vieilles femmes, sur leur
porte,
flairent
l'orage, et déjà elles plaisantent un peu :
—
Gare au bourdoudou ! Disent-elles.
Là-bas,
un premier coup de lance lumineux perce
le ciel, sans bruit.
Une
goutte de pluie tombe.
Les
boeufs,
avertis, relèvent la tête, se meuvent
jusqu'au bord
du chêne et soufflent patiemment
Ils
le savent : voici que les bonnes mouches
viennent chasser les mauvaises.
D'abord
rares, une par une, puis serrées, toutes
ensemble, elles
fondent, du ciel déchiqueté, sur l'enne-
mi qui cède
peu à peu, s'éclaircit, se disperse.
Bientôt,
du nez camus à la queue inusable , les
boeufs
ruisselants ondulent d'aise sous l'essaim vic-
FOURMIS
NOIRES
Les mains aux poches il regarde
le
monde des fourmis
noires
leur sang couleur de laque
leurs aiguillons
leurs
larves blanches
frémissantes aux vibrations
d'une
cloche
son violon de jeune homme dort dans un coffre
et
la nuit
va semer ses étoiles
sur la carte céleste.
Jean
Follain, Exister
LA
SAUTERELLE
Serait-ce
le gendarme
des insectes ?
Tout
le jour, elle
saute et s'acharne aux trousses
d'invisibles braconniers
qu'elle
n'attaquent jamais.
Les
plus hautes
herbes ne l'arrêtent pas.
Rien
ne lui fait peur, car elle a des bottes de sept
lieues, un cou
de
taureau, le front génial, le ventre
d'une carène,
des ailes en celluloïd, des cornes dia-
boliques et un grand
sabre
au derrière.
Comme
on ne peut
avoir les vertus d'un gendarme
sans les vices, il faut bien le
dire, la sauterelle chique.
Si
je mens,
poursuis-la de tes doigts, joue avec elle
à quatre coins,
et quand tu l'auras saisie, entre deux
bonds, sur une feuille
de
luzerne, observe sa bouche :
par ses terribles mandibules,
elle
sécrète une mousse
noire comme du jus de tabac.
Mais déjà tu ne la tiens plus, Sa rage de sauter
la
reprend. Le monstre vert t'échappe d'un brusque
effort
et, fragile, démontable, te laisse une petite
cuisse dans
la main.
Jules
Renard, Histoires
naturelles

LE
GRILLON
C'est l'heure
où, las
d'errer, l'insecte nègre revient
de promenade et répare
avec soin le désordre de son
domaine.
D'abord il ratisse ses étroites allées de sable.
Il fait du bran de scie qu'il écarte au seuil de
sa
retraite.
Il lime
la racine de cette
grande herbe propre à le
harceler.
Il
se repose.
Puis il remonte sa
minuscule
montre.
A-t-il fini ? Est-elle
cassée ?
Il se repose encore un
peu. Il rentre chez lui et ferme sa
porte.
Longtemps il tourne sa
clef dans la
serrure délicate
Et il écoute
:
Point d'alarme dehors.
Mais ne se trouve
pas en sécurité.
Et comme par
une
chaînette dont la poulie grince
il descend jusqu'au fond de
la terre.
On n'entend plus rien.
Dans la campagne muette, les peupliers se dressent
comme des
doigts en l'air et désignent la lune.
Jules
Renard, Histoires
naturelles
SAUTERELLES
DES PRÉS
La sauterelle des prés crie
Et celle des coteaux sautille !
Tant que je n'ai vu mon
seigneur
:
Mon coeur inquiet, oh ! qu'il
s'agite !
Mais,
sitôt que je le verrai,
Sitôt
que
je le verrai
Mon coeur alors aura la paix ! (...)
Ant.
de la poésie chinoise
classique,
Gallimard
Le
ciel et l'océan sont les deux hémisphères où
je
vais exercer un pouvoir destructeur qui tachera mes
doigts
d'un sang de calcédoine. Je sais réduire
l'univers à
ses proportions d'insecte et lire sur son
dos mes couleurs
d'élections : émeraude à la cétoine,
pourpre
à la cicindèle, or vieilli au carabe, cuir
fauve au
lucane-cerf-volant. Tout semble à portée
de chimères
: simulacre qui nous abuse, fantôme
qui nous obsède,
spectre qui nous poursuit.
Jean Orizet
Miellée, soleilleuse ; transporteuse de miel, de sucre, de
sirop ;
hypocrite et hypomièlique. La guêpe sur le bord de
l'assiette ou
de la tasse mal rincée (ou du pot de
confiture) : une attirance irré-
sistible. Quelle ténacité
dans le désir ! Comme elles sont faites
l'une pour
l'autre ! Une véritable aimantation au sucre.
Francis
Ponge
BALLADE
TRISTE
Mon coeur est un papillon,
Gentils
enfants des
prés,
Qui, saisi par l'araignée grise du temps,
A
le pollen fatal de la désillusion.
Garcia Lorca
LE
HANNETON
Un bourgeon
tardif s'ouvre et
s'envole du marronnier.
Plus lourd que
l'air, à peine dirigeable, têtu et ron-
chonnant, il
arrive tout de même au but, avec ses ailes
en chocolat.
Jules
Renard, Histoires
naturelles
L'Amour
piqué
Dans
les roses, un jour,
Une abeille dormait.
Ne la vit
point
l'Amour,
Elle le pique au doigt.
Avec sa main blessée,
Il
se prend à crier.
Il s'envole et il court
Vers
Cythérée
la belle.
— Ma mère crie l'Amour,
Je suis perdu,
je meurs !
Un serpent m'a piqué,
Petit, avec des
ailes.
Les paysans appellent
Cette bête une abeille."
Et
sa mère, alors, lui répond :
— Si tu souffres
de l'aiguillon
Dont une abeille t'a blessé.
O mon
Amour,
que te diront
Ceux que tes flèches ont touchés
?"
Anacréontiques
La
Colombe et la Fourmi
Le
long d'un clair ruisseau buvoit une Colombe,
Quand sur l'eau
se
penchant une Fourmi y tombe ;
Et dans cet océan on eût
vu la Fourmi
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La
Colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d'herbe
dans l'eau par elle étant jeté,
Ce fut un
promontoire où la Fourmi arrive.
Elle se sauve, et là-dessus
Passe un certain
croquant qui marchoit les pieds nus.
Ce croquant par hasard
avoit
une arbalète :
Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus,
Il le croit
en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu'à
le tuer mon villageois s'apprête,
La Fourmi le pique au talon.
Le vilain retourne la tête :
La Colombe l'entend, part, et
tire de long.
Le souper du croquant avec elle s'envole :
Point
de pigeon pour une obole.
La Fontaine
LA
FOURMI ET LE PERDREAU
Une fourmi tombe dans
une ornière où il a plu et
elle va se noyer, quand
au perdreau, qui buvait la
pince du bec et la sauve.
— Je vous le revaudrai, dit la fourmi.
—
Nous ne sommes plus, répond le perdreau scep-
tique, au
temps de La Fontaine. Non que je doute
de votre gratitude,
mais
comment piqueriez-vous au
talon le chasseur prêt à me
tuer ! Les chasseurs
aujourd'hui ne marchent point pieds nus.
La fourmi ne perd pas sa peine à discuter et elle
se hâte
de rejoindre ses soeurs qui suivent toutes le
même chemin,
semblables à des perles noires qu'on
enfile.
Or, le chasseur n'est pas loin.
Il se reposait,
sur le flanc, à l'ombre d'un arbre. Il
aperçoit le
perdreau piétant et picorant à travers le
chaume. Il
se dresse et veut tuer, mais il a des fourmis
dans le bras
droit.
Il ne peut lever son arme. Le bras
retombe, inerte et le
perdreau
n'attend pas qu'il se
dégourdisse.
Jules
Renard, Histoires
naturelles
LES
TEMPS MODERNES
Épuisé par un long labeur, la
fourmi stressée, posée
sur un cachet d'aspirine
qu'elle doit maintenant com-
mencer à grignoter, ouvre la
télévision et que voit-elle,
si ce n'est la cigale
dans son plus récent vidéo-clip ?
François Hébert

CIGALE
!
Cigale !
Ô bienheureuse
Qui, sur
un lit de
terre,
Meurs ivre de lumière !
Les guérets
t'ont appris
Le secret de la vie.
Et la fable de la
fée
Qui
entendait naître l'herbe
En toi reste conservée.
Cigale
!
Ô bienheureuse !
Tu expire sous le sang
D'un
coeur
envahi d'azur.
Le jour est Dieu qui descend
Et le
soleil,
La
brèche par où il passe.
Cigale !
Ô
bienheureuse !
Tu sens dans ton agonie
Tout le poids
de
l'azur.
Tous les vivants qui passent
Par
les portes de la
Mort
Avancent, la tête basse,
L'air absent et
endormi,
Parlant avec des pensées.
Sans
bruit...
Tristement,
Recouverts du silence
Qui
est le voile
de la mort.
Cigale !
Ô
bienheureuse !
Toi
qu'enveloppe le voile
Même de l'Esprit-Saint
Qui est
lumière.
Cigale !
Étoile sonore
Sur
la
campagne endormie,
Vieille amie des grenouilles
Et
des obscurs
grillons,
Tu as des sépulcres d'or
Dans les
frémissants
rayons
Du soleil qui te caresse
Au plus brûlant de
l'Été
Et le soleil prend ton âme
Pour la
muer en lumière. (...)
Garcia Lorca
SUR LA SAUTERELLE
ET LE GRILLON
La poésie de la terre ne meurt jamais
:
Quand tous les oiseaux abattus par la chaleur du soleil
Se
cachent sous la fraîcheur des arbres, une voix courra
De
haie en haie le long des prés nouvellement fauchés
;
C'est celle de la Sauterelle — qui conduit le concert
Dans
la volupté de l'été ; inépuisables
Sont
ses délices ; et, lorsqu'elle est lassée de ses
jeux
Elle se repose à l'aise, abritée sous quelque
roseau hos-
pitalier.
La
poésie de la terre de cesse jamais :
Par une solitaire
soirée hivernale, quand la gelée
A imposé un
silence général, dans l'âtre grince
Le cri
du Grillon, dont la chaleur augmente l'acuité ;
Il semble
au dormeur à moitié assoupi
La voix de la sauterelle
parmi les collines herbues.
John Keats, Poèmes
et poésies, Gallimard

PAGE
FRANCHIE
Dans un bureau un jour de moyenne tristesse
le
papier boit
près d'un pain éventré l'encre
noire
dans l'heure qui sonne
un
minuscule insecte
entièrement vivant
frémit, franchi brun-rouge
la
page écrite.
Jean Follain
La
libellule est un trait bleu qui souligne la chaleur du
midi.
Elle
est la conclusion de la sérénité des plaines.
La
mouvante et immobile libellule !
Max Jacob
Une belle et
longue écorce
aux
cicatrices centenaires
abri
de fourmis ravies
dans
ces ravines de rêve;
Roland
Giguère
Mais
tout ce qu'on peut faire, pendant que le monde existe et que sa
considération nous écrase, c'est de rechercher
méthodiquement ce que jadis il nous a enlevé. Il
restait quelques arbres effondrés, dans les ronces. C'est
moi qui ai déniché les deux femelles aux pattes fines
endormies dans leur loge nymphale, deux braises s'allumant soudain
deux gemmes tirées d'un coffre vermoulu, pareilles, en tout
point, à ce qu'en disait déjà Dejean, sous
Charles X, et réelles, en plus. Mais jamais elles n'auraient
accédé à la lumière, à la réalité
si, le gosse, le vrai, [non l'enfant du souvenir] n'avait
distraitement desquamé une branche. Et le mâle aux
tarses épais, le premier Carabe feu aux reflets verts, indigo.
dorés, incroyables, roses, c'est lui, le gosse, le vrai, qui
l'a trouvé.
Pierre Bergounioux, Le grand
sylvain
Il
faut pour faire une prairie
Un trèfle et une abeille —
Un
seul trèfle, une abeille
Et quelque rêverie.
La
rêverie suffit
Si vous êtes à court
d'abeilles.
Emily
Dickinson
Rien qu'une guêpe
bourdonnant, dehors, autour
d'un cruchon. Et, avec ce faible
bruit, c'est L'Été qui
entre dans la cuisine et
caresse une botte d'oignons
pendue à un clou.
André
Hardellet
L'ABEILLE
Quelle,
et si fine, et si
mortelle,
Que soit ta pointe, blonde abeille,
Je
n'ai, sur ma
tendre corbeille,
Jeté qu'un songe de dentelle
Pique
du sein la gourde belle,
Sur qui l'Amour meurt ou sommeille,
Qu'un
peu de moi-même vermeille
Vienne à la chair ronde et
rebelle !
J'ai grand besoin d'un prompt tourment :
Un
mal
vif et bien terminé
Vaut mieux qu'un supplice dormant
!
Soit donc mon sens illuminé
Par cette
infime
alerte d'or
Sans qui l'Amour meurt ou s'endort !
Paul Valéry
LA
DEMOISELLE
Elle
soigne son ophtalmie.
D'un bord à l'autre de la rivière. elle ne fait
que
tremper dans l'eau froide ses yeux gonflés.
Et elle grésille, comme si elle volait à
l'électricité.
Jules Renard
La Cigale
et la Fourmi
La
Cigale ayant chanté
Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand
la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De
mouche ou de
vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa
voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour
subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
"Je vous
paierai, lui dit-elle,
Avant l'oût, foi d'animal,
Intérêt
et principal."
La Fourmi n'est pas prêteuse ;
C'est
là son moindre défaut.
"Que faisiez-vous au
temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Nuit
et jour à tout venant
je chantois, ne vous déplaise.
—
Vous chantiez ? J'en suis fort aise ;
Eh bien ! dansez
maintenant."
La Fontaine
LA FOURMI
ET LA CIGALE
Une
fourmi fait l'ascension
d'une herbe flexible
elle
ne
se rend pas compte
de la difficulté de son entreprise
elle
s'obstine la pauvrette
dans son dessin délirant
pour
elle c'est un Everest
pour elle c'est un Mont Blanc
ce
qui
devait arriver arrive
elle choit patatratement
une
cigale la
reçoit
dans ses bras bien gentiment
eh
dit-elle
point n'est la saison
des sports alpinistes
(vous ne
vous êtes
pas fait mal j'espère ?)
et maintenant dansons dansons
une
bourrée ou la matchiche
Raymond Queneau

L'ÉTÉ
Quand
fleurit le chardon, quand la cigale bruyante
Sur un arbre
perchée
répand de toute part sa chanson éclatante,
Au
battement pressé de ses ailes dans les jours pesants de
l'été,
Les chèvres sont plus grasses, et
meilleur le vin à déguster,
La femme est plus
brûlante et l'homme se sent mou.
Sirius leur rôtit les
fronts et les genoux,
Et leur peau sous le soleil brûlant
est séchée. (...)
Hésiode
Exclus
de mon simple
parler tout langage banal —
Adopte d'autres accents, par moi
entendus
Bien qu'à part le Grillon — tout juste,
Et
à part l'Abeille —
Nul dans toute la prairie —
Ne
m'aborde —
Emily Dickinson
Ainsi
la prairie
À
l'oubli livrée,
Grandie et fleurie
D'encens et
d'ivraie
;
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.
Rimbaud
LA
NOUVELLE ARAIGNÉE
(...) Cet animal qui, dans le
vide,
comme une ancre de
navire se largue d'abord,
Pour s'y— voir à l'envers — maintenir tout de
suite
— Suspendu sans contexte à ses propres
décisions —
Dans l'expectative
à
son propre endroit,
— Comme il
ne dispose
pourtant d'aucun employé à
son bord,
lorsqu'il
veut remonter doit ravaler son filin :
Pianotant sans succès au-dessus de l'abîme.
C'est dès qu'il a compris devoir agir autrement.
Pour légère que soit la bête, elle ne vole en
effet,
Et ne se connaît pas
brigande plus
terrestre, déter-
minée pourtant à ne courir
qu'aux cieux.
Il lui faut donc
grimper dans les
charpentes, pour
— aussi aériennement qu'elle le peut
— y tendre ses
enchevêtrements, dresser ses barrages,
comme un
bandit par chemins.
Rayonnant,
elle file et tisse, mais nullement ne
brode,
Se précipitant au plus court ;
et
sans doute doit-elle proportionner son ouvrage
à la vitesse
de sa course comme au poids de son corps,
Pour
pouvoir s'y rendre en un point quelconque
dans un délai
toujours inférieur à celui qu'emploie le
gibier le
plus vibrant, doué de l'agitation la plus sen-
sationnelle,
pour se dépêtrer de ces rets :
C'est ce qu'on nomme le rayon d'action,
Que
chacun connaît d'instinct.
Selon les
cas et les espèces — et la puissance d'ail-
leurs du
vent —,
Il en résulte :
Soit de fines voilures verticales, sorte de brise-bise
fort
tendus,
Soit des voilettes
d'automobilistes
comme aux temps
héroïque du sport,
Soit des toilettes de brocanteurs,
Soit encore
des hamacs ou linceuls assez pareils à
ceux des mises
au
tombeau classiques.
Là-dessus
elle agit
en funambule funeste :
Seule
d'ailleurs, il
faut le dire, à nouer en une ces deux
notions,
Dont la première sort de corde tandis que l'autre,
évoquant
les funérailles, signifie souillé par la mort.
Dans la mémoire sensible tout se confond.
Et cela est bien,
Car enfin,
qu'est-ce que
l'araignée ? Sinon l'enté-
léchie, l'âme
immédiate, commune à la bobine, au fil,
à la
toile,
À la chasseresse et à
son
linceul. (...)
Résumons-nous.
L'araignée, constamment à sa toilette
Assassine et funèbre,
La fait
dans les
coins ;
Ne la quittant que la
nuit,
Pour des promenades,
Afin de se
dégourdir
les jambes.
Morte, en effet,
c'est quand elle a
les jambes ployées
et ne ressemble plus qu'à un
filet à provisions,
Un sac à
malices jeté au rebut.
Hélas
! Que ferions-nous de l'ombre d'une étoile.
Quand l'étoile elle-même a plié les genoux ?
La réponse est muette,
La
décision
muette :
(L'araignée
alors se
balaye...)
Tandis
qu'au ciel obscur monte
la même étoile — qui
nous conduit au jour.
Francis
Ponge
Quand
les logeurs mettront l'abeille saoule
À la porte des
digitales,
Et que les papillons ne prendront plus de verre,
Je
n'en boirai que davantage !
Jusqu'au jour où les
anges
remuent leur chapeau
De neige et que les saints accourent aux
fenêtres
Pour voir la petite poivrote
S'appuyer au
soleil
!
Emily
Dickinson
Ô jeunesse !
ô viorne de la
maison penchée !
Ô saison de la guêpe prodigue
!
La vierge folle de l'été
Chante dans la
chaleur.
O. V. de L.
Milosz
Des voix grésillent en
tous sens,
Un
parfum comme un cri s'exhale...
Est-ce le grillon ou
l'encens,
L'amer santel ou la cigale
Paul Morin
Lorsque
vers le soir
Dans mon
village de montagne
Chante la
cigale,
En
dehors du vent
Personne ne me rend visite.
*
L'automne est venu ;
Maintenant, dans la haie,
Le grillon
Chantera sans doute toutes les nuits
Dans
la
froidure du vent.
Anonymes,
Ant.
de la poésie
japonaise
classique,
Gallimard
Morte
parmi
Ses mouches mortes
Un souffle coulis
Berce
l'araignée
Garcia Lorca
C'est
vers neuf heures
que brunit le silence
pour cent
lucioles
François Hébert
Tombée
de la branche
Une fleur y est retournée :
C'était
un papillon !
Arakida
Moritake
Hutte de pêcheurs.
Mêlés
aux crevettes,
Des grillons !
*
Réveille-toi,
réveille-toi,
Tu seras mon ami,
Papillon qui dort.
*
Du
coeur de la pivoine
L'abeille sort,
Avec quel regret !
*
Sans
devenir un papillon
Ah la chenille
Qui voit passer
l'automne
!
Matsuo
Bashô
Par un jour sans vent
Les
clochettes qui
sonnent sous la brise
Servent d'abri aux abeilles
Ikenishi
Gonsui
La
chat l'a mangé !
La compagne du grillon
Peut-être
qu'elle le pleure.
Enomoto
Kikaku
Oh !
Qu'il est lamentable
Le cri de la cigale
Prise par le
milan
!
Hattori
Ransetsu
Sur la cloche du temple
S'est
posé un
papillon
Qui dort tranquille.
Yosa Buson
Pourchassées
Les
lucioles se cachent
Dans les rayons de lune.
Ôshima
Ryôta
Avec
quel regard d'envie
L'oiseau en cage
Suit des yeux un
papillon
!
Kobayashi Issa
Le papillon est vieux
Mais
son âme
sur les chrysanthèmes
Folâtre.
La nonne
Enomoto Seifu
La
nuit je sens qu'on ronge notre monde.
Termites, fourmis,
cafards
forent les meubles anciens,
J'entends
l'acajou tomber
comme sciure.
F. Lamberg
Chastes buveuses de rosée,
Qui,
pareille à l'épousée,
Visitez le lys du
coteau,
Ô soeurs des corolles vermeilles,
Filles de
la
lumière, abeilles,
Victor Hugo
Vols
vifs ou alanguis
des éventails,
Papillons diurnes aux claires
oeillades,
Papillons nocturnes aux lents baisers,
Grâce
et coquetterie des jeux dorés
Rina Lasnier
Lucioles
dans la
campagne
Qui rapprochez en rêve
L'enfant de la mère
La
rivière du chien assoiffé
La fleur de la main
Qui
n'éclairez que dans le vol
Claude Rousseau
Chante pour moi, ô
sauterelle,
En
crissant bien contre tes ailes
Un air qui charme ma déveine
Et
délivre mon coeur en peine.
Méléagre
Loué
soit le poli scarabée-heurteporte.
O Elytis
Je
m'en suis en allé un soir
Dans le coeur persévérait
la crécelle
des cigales
G. Ungaretti
la
mouche à l'oeil octogone
et le singe
au cul
couleur lilas
J.
Dupin
fourmi
fourmi
mini minuscule
semis de virgules
Jacques
Roubaud
DÉTAIL
cheminemineminent
menues
chenues chenilles
chhh.
François Hébert
