LES INSECTES

Au reste, quand le soleil d'or a mis l'hiver en fuite et l'a chassé sous la terre, quand il a ouvert le ciel en y lançant la lumière de l'été, aussitôt les abeilles parcourent les pacages et les bois, butinent les fleurs éclatantes, et d'une aile légère effleurent en y buvant la surface des cours d'eau. Ainsi transportées de je ne sais quelle douce ardeur, elles choient leur progéniture et leurs nids ; ainsi elles façonnent avec art la cire nouvelle et pétrissent le miel consistant.
            Virgile, Géorgiques



Le Lion et le Moucheron

"Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre !    
         C'est en ces mots que le Lion
          Parloit un jour au Moucheron.
          L'autre lui déclara la guerre :
« Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi
          Me fasse peur ou me soucie ?
          Un boeuf est plus puissant que toi ;
          Je le mène à ma fantaisie. »
A peine il achevoit ces mots,
          Que lui-même il sonne la charge,
          Fut le trompette et le héros.
          Dans l'abord il se met au large ;
         Puis prend son temps, fond sur le cou
          Du Lion qu'il rend presque fou.
Le quadrupède écume, et son oeil étincelle ;
Il rugit. On se cache, on tremble à l'environ ;
          Et cette alarme universelle
          Est l'ouvrage d'un moucheron.
Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle ;
Tantôt pique l'échine, et tantôt le museau,
          Tantôt entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve à son faîte montée.
L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir
Qu'il n'est ni griffe ni dent en la bête irritée
Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.
Le malheureux lion se déchire lui-même,
Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs,
Bat l'air qui n'en peut mais ; et sa fureur extrême
Le fatigue, l'abat : le voilà sur les dents.
L'insecte du combat se retire avec gloire :
Comme il sonna la charge, il sonna la victoire,
Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin
          L'embuscade d'une Araignée ;
          Il y rencontre aussi sa fin.
Quelle chose par là nous peut être enseignée ?
J'en vois deux dont l'une est qu'entre nos ennemis
Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;
L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire,
          Qui périt pour la moindre affaire.
                La Fontaine




LES MOUCHES D'EAU

     Il n'y a qu'un chêne au milieu du pré, et les boeufs
occupent toute l'ombre de ses feuilles.
     La tête basse, ils font les cornes du soleil.
     Ils seraient bien, sans les mouches.
     Mais aujourd'hui, vraiment, elles dévorent. Acres
et nombreuses, les noires se collent par plaques de
suie aux yeux, aux narines, aux coins des lèvres
même, et les vertes sucent de préférence la dernière
écorchure.
     Quand un boeuf remue son tablier de cuir, ou frappe
du sabot la terre sèche, le nuage de mouches se déplace
avec murmure. On dirait qu'elles fermentent.
     Il fait si chaud que les vieilles femmes, sur leur
porte, flairent l'orage, et déjà elles plaisantent un peu :
     — Gare au bourdoudou ! Disent-elles.
     Là-bas, un premier coup de lance lumineux perce
le ciel, sans bruit. Une goutte de pluie tombe.
     Les boeufs, avertis, relèvent la tête, se meuvent
jusqu'au bord du chêne et soufflent patiemment
     Ils le savent : voici que les bonnes mouches
        viennent chasser les mauvaises.

     D'abord rares, une par une, puis serrées, toutes
ensemble, elles fondent, du ciel déchiqueté, sur l'enne-
mi qui cède peu à peu, s'éclaircit, se disperse.
     Bientôt, du nez camus à la queue inusable , les
boeufs ruisselants ondulent d'aise sous l'essaim vic-

torieux des mouches d'eau.
 Jules Renard, Histoires naturelles




FOURMIS NOIRES

Les mains aux poches il regarde
le monde des fourmis noires
leur sang couleur de laque
leurs aiguillons
leurs larves blanches
frémissantes aux vibrations
d'une cloche
son violon de jeune homme dort dans un coffre
et la nuit va semer ses étoiles
sur la carte céleste.
            Jean Follain, Exister




LA SAUTERELLE

     Serait-ce le gendarme des insectes ?
     Tout le jour, elle saute et s'acharne aux trousses
d'invisibles braconniers qu'elle n'attaquent jamais.
     Les plus hautes herbes ne l'arrêtent pas.
     Rien ne lui fait peur, car elle a des bottes de sept
lieues, un cou de taureau, le front génial, le ventre
d'une carène, des ailes en celluloïd, des cornes dia-
boliques et un grand sabre au derrière.
     Comme on ne peut avoir les vertus d'un gendarme
sans les vices, il faut bien le dire, la sauterelle chique.
    Si je mens, poursuis-la de tes doigts, joue avec elle
à quatre coins, et quand tu l'auras saisie, entre deux
bonds, sur une feuille de luzerne, observe sa bouche :
par ses terribles mandibules, elle sécrète une mousse
noire comme du jus de tabac.
    Mais déjà tu ne la tiens plus, Sa rage de sauter la
reprend. Le monstre vert t'échappe d'un brusque
effort et, fragile, démontable, te laisse une petite
cuisse dans la main.
           Jules Renard, Histoires naturelles





 

LE GRILLON

    C'est l'heure où, las d'errer, l'insecte nègre revient
de promenade et répare avec soin le désordre de son
domaine.
    D'abord il ratisse ses étroites allées de sable.
    Il fait du  bran de scie qu'il écarte au seuil de sa
retraite.
    Il lime la racine de cette grande herbe propre à le
harceler.
    Il se repose.
    Puis il remonte sa minuscule montre.
    A-t-il fini ? Est-elle cassée ? Il se repose encore un
peu. Il rentre chez lui et ferme sa porte.
    Longtemps il tourne sa clef dans la serrure délicate
    Et il écoute :
Point d'alarme dehors.
    Mais ne se trouve pas en sécurité.
    Et comme par une chaînette dont la poulie grince
il descend jusqu'au fond de la terre.
    On n'entend plus rien.
    Dans la campagne muette, les peupliers se dressent
comme des doigts en l'air et désignent la lune.
           Jules Renard, Histoires naturelles





SAUTERELLES DES PRÉS

La sauterelle des prés crie
    Et celle des coteaux sautille !
Tant que je n'ai vu mon seigneur :
    Mon coeur inquiet, oh ! qu'il s'agite !
Mais, sitôt que je le verrai,
    Sitôt que je le verrai
Mon coeur alors aura la paix !  (...)
       
Ant. de la poésie chinoise
            classique
, Gallimard





Le ciel et l'océan sont les deux hémisphères où je
vais exercer un pouvoir destructeur qui tachera mes
doigts d'un sang de calcédoine. Je sais réduire
l'univers à ses proportions d'insecte et lire sur son
dos mes couleurs d'élections : émeraude à la cétoine,
pourpre à la cicindèle, or vieilli au carabe, cuir
fauve au lucane-cerf-volant. Tout semble à portée
de chimères : simulacre qui nous abuse, fantôme
qui nous obsède, spectre qui nous poursuit.
            Jean Orizet






    Miellée, soleilleuse ; transporteuse de miel, de sucre, de sirop ;
hypocrite et hypomièlique. La guêpe sur le bord de l'assiette ou
de la tasse mal rincée (ou du pot de confiture) : une attirance irré-
sistible. Quelle ténacité dans le désir ! Comme elles sont faites
l'une pour l'autre ! Une véritable aimantation au sucre.
            Francis Ponge






BALLADE TRISTE

Mon coeur est un papillon,
Gentils enfants des prés,
Qui, saisi par l'araignée grise du temps,
A le pollen fatal de la désillusion.
        Garcia Lorca






LE HANNETON

    Un bourgeon tardif s'ouvre et s'envole du marronnier.
    Plus lourd que l'air, à peine dirigeable, têtu et ron-
chonnant, il arrive tout de même au but, avec ses ailes
en chocolat.
           Jules Renard, Histoires naturelles





L'Amour piqué

Dans les roses, un jour,
Une abeille dormait.
Ne la vit point l'Amour,
Elle le pique au doigt.
Avec sa main blessée,
Il se prend à crier.
Il s'envole et il court
Vers Cythérée la belle.
— Ma mère crie l'Amour,
Je suis perdu, je meurs !
Un serpent m'a piqué,
Petit, avec des ailes.
Les paysans appellent
Cette bête une abeille."
Et sa mère, alors, lui répond :
— Si tu souffres de l'aiguillon
Dont une abeille t'a blessé.
O mon Amour, que te diront
Ceux que tes flèches ont touchés ?"
           
Anacréontiques





La Colombe et la Fourmi

Le long d'un clair ruisseau buvoit une Colombe,
Quand sur l'eau se penchant une Fourmi y tombe ;
Et dans cet océan on eût vu la Fourmi
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La Colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la Fourmi arrive.
        Elle se sauve, et là-dessus
Passe un certain croquant qui marchoit les pieds nus.
Ce croquant par hasard avoit une arbalète :   
        Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus,
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête,
        La Fourmi le pique au talon.
        Le vilain retourne la tête :
La Colombe l'entend, part, et tire de long.
Le souper du croquant avec elle s'envole :
Point de pigeon pour une obole.
            La Fontaine





LA FOURMI ET LE PERDREAU

    Une fourmi tombe dans une ornière où il a plu et
elle va se noyer, quand au perdreau, qui buvait la
pince du bec et la sauve.
    — Je vous le revaudrai, dit la fourmi.
    — Nous ne sommes plus, répond le perdreau scep-
tique, au temps de La Fontaine. Non que je doute
de votre gratitude, mais comment piqueriez-vous au
talon le chasseur prêt à me tuer ! Les chasseurs
aujourd'hui ne marchent point pieds nus.
    La fourmi ne perd pas sa peine à discuter et elle
se hâte de rejoindre ses soeurs qui suivent toutes le
même chemin, semblables à des perles noires qu'on
enfile.
    Or, le chasseur n'est pas loin.
    Il se reposait, sur le flanc, à l'ombre d'un arbre. Il
aperçoit le perdreau piétant et picorant à travers le
chaume. Il se dresse et veut tuer, mais il a des fourmis
dans le bras droit. Il ne peut lever son arme. Le bras
retombe, inerte et le perdreau n'attend pas qu'il se
dégourdisse.
           Jules Renard, Histoires naturelles





LES TEMPS MODERNES

Épuisé par un long labeur, la fourmi stressée, posée
sur un cachet d'aspirine qu'elle doit maintenant com-
mencer à grignoter, ouvre la télévision et que voit-elle,
si ce n'est la cigale dans son plus récent vidéo-clip ?
        François Hébert








CIGALE !

Cigale !
Ô bienheureuse
Qui, sur un lit de terre,
Meurs ivre de lumière !

Les guérets t'ont appris
Le secret de la vie.
Et la fable de la fée
Qui entendait naître l'herbe
En toi reste conservée.

Cigale !
Ô bienheureuse !
Tu expire sous le sang
D'un coeur envahi d'azur.
Le jour est Dieu qui descend
Et le soleil,
La brèche par où il passe.

Cigale !
Ô bienheureuse !
Tu sens dans ton agonie
Tout le poids de l'azur.

Tous les vivants qui passent
Par les portes de la Mort
Avancent, la tête basse,
L'air absent et endormi,
Parlant avec des pensées.
Sans bruit...
Tristement,
Recouverts du silence
Qui est le voile de la mort.

Cigale  !
Ô bienheureuse !
Toi qu'enveloppe le voile
Même de l'Esprit-Saint
Qui est lumière.

Cigale !
Étoile sonore
Sur la campagne endormie,
Vieille amie des grenouilles
Et des obscurs grillons,
Tu as des sépulcres d'or
Dans les frémissants rayons
Du soleil qui te caresse
Au plus brûlant de l'Été
Et le soleil prend ton âme
Pour la muer en lumière.  (...)
        Garcia Lorca




        SUR LA SAUTERELLE
            ET LE GRILLON

La poésie de la terre ne meurt jamais :
Quand tous les oiseaux abattus par la chaleur du soleil
Se cachent sous la fraîcheur des arbres, une voix courra
De haie en haie le long des prés nouvellement fauchés ;
C'est celle de la Sauterelle — qui conduit le concert

Dans la volupté de l'été ; inépuisables
Sont ses délices ; et, lorsqu'elle est lassée de ses jeux
Elle se repose à l'aise, abritée sous quelque roseau hos-
        pitalier.
La poésie de la terre de cesse jamais :
Par une solitaire soirée hivernale, quand la gelée
A imposé un silence général, dans l'âtre grince
Le cri du Grillon, dont la chaleur augmente l'acuité ;
Il semble au dormeur à moitié assoupi
La voix de la sauterelle parmi les collines herbues.
            John Keats,
Poèmes et poésies, Gallimard








PAGE FRANCHIE

Dans un bureau un jour de moyenne tristesse
le papier boit
près d'un pain éventré l'encre noire
dans l'heure qui sonne
un minuscule insecte entièrement vivant
frémit, franchi brun-rouge
la page écrite.
            Jean Follain




La libellule est un trait bleu qui souligne la chaleur du
midi. Elle est la conclusion de la sérénité des plaines. La
mouvante et immobile libellule !
            Max Jacob




Une belle et longue écorce
aux cicatrices centenaires
abri de fourmis ravies
dans ces ravines de rêve;
Roland Giguère



       Mais tout ce qu'on peut faire, pendant que le monde existe et que sa considération nous écrase, c'est de rechercher méthodiquement ce que jadis il nous a enlevé. Il restait quelques arbres effondrés, dans les ronces. C'est moi qui ai déniché les deux femelles aux pattes fines endormies dans leur loge nymphale, deux braises s'allumant soudain deux gemmes tirées d'un coffre vermoulu, pareilles, en tout point, à ce qu'en disait déjà Dejean, sous Charles X, et réelles, en plus. Mais jamais elles n'auraient accédé à la lumière, à la réalité si, le gosse, le vrai, [non l'enfant du souvenir] n'avait distraitement desquamé une branche. Et le mâle aux tarses épais, le premier Carabe feu aux reflets verts, indigo. dorés, incroyables, roses, c'est lui, le gosse, le vrai, qui l'a trouvé.
                Pierre Bergounioux, Le grand sylvain


               


Il faut pour faire une prairie
Un trèfle et une abeille —
Un seul trèfle, une abeille
Et quelque rêverie.
La rêverie suffit
Si vous êtes à court d'abeilles.
        Emily Dickinson




    Rien qu'une guêpe bourdonnant, dehors, autour
d'un cruchon. Et, avec ce faible bruit, c'est L'Été qui
entre dans la cuisine et caresse une botte d'oignons
pendue à un clou.
             André Hardellet





L'ABEILLE

Quelle, et si fine, et si mortelle,
Que soit ta pointe, blonde abeille,
Je n'ai, sur ma tendre corbeille,
Jeté qu'un songe de dentelle

Pique du sein la gourde belle,
Sur qui l'Amour meurt ou sommeille,
Qu'un peu de moi-même vermeille
Vienne à la chair ronde et rebelle !

J'ai grand besoin d'un prompt tourment :
Un mal vif et bien terminé
Vaut mieux qu'un supplice dormant !

Soit donc mon sens illuminé
Par cette infime alerte d'or
Sans qui l'Amour meurt ou s'endort !
        Paul Valéry



LA DEMOISELLE

    Elle soigne son ophtalmie.
    D'un bord à l'autre de la rivière. elle ne fait que
tremper dans l'eau froide ses yeux gonflés.
    Et elle grésille, comme si elle volait à l'électricité.
            Jules Renard





La Cigale et la Fourmi

La Cigale ayant chanté
        Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
"Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'oût, foi d'animal,
Intérêt et principal."
La Fourmi n'est pas prêteuse ;
C'est là son moindre défaut.
"Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Nuit et jour à tout venant
je chantois, ne vous déplaise.
— Vous chantiez ? J'en suis fort aise ;
Eh bien ! dansez maintenant."
            La Fontaine





LA FOURMI ET LA CIGALE

Une fourmi fait l'ascension
d'une herbe flexible
elle ne se rend pas compte
de la difficulté de son entreprise

elle s'obstine la pauvrette
dans son dessin délirant
pour elle c'est un Everest
pour elle c'est un Mont Blanc

ce qui devait arriver arrive
elle choit patatratement
une cigale la reçoit
dans ses bras bien gentiment

eh dit-elle point n'est la saison
des sports alpinistes
(vous ne vous êtes pas fait mal j'espère ?)
et maintenant dansons dansons
une bourrée ou la matchiche
            Raymond Queneau








L'ÉTÉ

Quand fleurit le chardon, quand la cigale bruyante
Sur un arbre perchée répand de toute part sa chanson éclatante,
Au battement pressé de ses ailes dans les jours pesants de l'été,
Les chèvres sont plus grasses, et meilleur le vin à déguster,
La femme est plus brûlante et l'homme se sent mou.
Sirius leur rôtit les fronts et les genoux,
Et leur peau sous le soleil brûlant est séchée. (...)
            Hésiode





Exclus de mon simple parler tout langage banal —
Adopte d'autres accents, par moi entendus
Bien qu'à part le Grillon — tout juste,
Et à part l'Abeille —
Nul dans toute la prairie —
Ne m'aborde —
            Emily Dickinson




Ainsi la prairie
À l'oubli livrée,
Grandie et fleurie
D'encens et d'ivraie ;
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.
        Rimbaud




LA NOUVELLE ARAIGNÉE

(...) Cet animal qui, dans le vide, comme une ancre de
navire se largue d'abord,
    Pour s'y— voir à l'envers — maintenir tout de suite
— Suspendu sans contexte à ses propres décisions —
    Dans l'expectative à son propre endroit,

— Comme il ne dispose pourtant d'aucun  employé à

son bord, lorsqu'il veut remonter doit ravaler son filin :
    Pianotant sans succès au-dessus de l'abîme.
    C'est dès qu'il a compris devoir agir autrement.

    Pour légère que soit la bête, elle ne vole en effet,
    Et ne se connaît pas brigande plus terrestre, déter-
minée pourtant à ne courir qu'aux cieux.
    Il lui faut donc grimper dans les charpentes, pour
— aussi aériennement qu'elle le peut — y tendre ses
enchevêtrements, dresser ses barrages, comme un
bandit par chemins.

    Rayonnant, elle file et tisse, mais nullement ne
brode,
    Se précipitant au plus court ;
     et sans doute doit-elle proportionner son ouvrage
à la vitesse de sa course comme au poids de son corps,
    Pour pouvoir s'y rendre en un point quelconque
dans un délai toujours inférieur à celui qu'emploie le
gibier le plus vibrant, doué de l'agitation la plus sen-
sationnelle, pour se dépêtrer de ces rets :
    C'est ce qu'on nomme le rayon d'action,
    Que chacun connaît d'instinct.

    Selon les cas et les espèces — et la puissance d'ail-
leurs du vent —,
    Il en résulte :
    Soit de fines voilures verticales, sorte de brise-bise
fort tendus,
    Soit des voilettes d'automobilistes comme aux temps
héroïque du sport,
    Soit des toilettes de brocanteurs,
    Soit encore des hamacs ou linceuls assez pareils à
ceux des mises  au tombeau classiques.
    Là-dessus elle agit en funambule funeste :
    Seule d'ailleurs, il faut le dire, à nouer en une ces deux
notions,
    Dont la première sort de corde tandis que l'autre,
évoquant les funérailles, signifie souillé par la mort.

    Dans la mémoire sensible tout se confond.
    Et cela est bien,
    Car enfin, qu'est-ce que l'araignée ? Sinon l'enté-
léchie, l'âme immédiate, commune à la bobine, au fil,
à la toile,
    À la chasseresse et à son linceul.  (...)
    Résumons-nous.

    L'araignée, constamment à sa toilette
    Assassine et funèbre,
    La fait dans les coins ;
    Ne la quittant que la nuit,
    Pour des promenades,
    Afin de se dégourdir les jambes.
    Morte, en effet, c'est quand elle a les jambes ployées
et ne ressemble plus qu'à un filet à provisions,
    Un sac à malices jeté au rebut.

    Hélas ! Que ferions-nous de l'ombre d'une étoile.
    Quand l'étoile elle-même a plié les genoux ?

    La réponse est muette,
    La décision muette :

    (L'araignée alors se balaye...)

    Tandis qu'au ciel obscur monte la même étoile — qui
nous conduit au jour.
            Francis Ponge





Quand les logeurs mettront l'abeille saoule
À la porte des digitales,
Et que les papillons ne prendront plus de verre,
Je n'en boirai que davantage !

Jusqu'au jour où les anges remuent leur chapeau
De neige et que les saints accourent aux fenêtres
Pour voir la petite poivrote
S'appuyer au soleil !
            Emily Dickinson





Ô jeunesse ! ô viorne de la maison penchée !
Ô saison de la guêpe prodigue !
La vierge folle de l'été
Chante dans la chaleur.
        O. V. de L. Milosz





Des voix grésillent en tous sens,
Un parfum comme un cri s'exhale...
Est-ce le grillon ou l'encens,
L'amer santel ou la cigale
            Paul Morin




    Lorsque vers le soir
Dans mon village de montagne
    Chante la cigale,
En dehors du vent
Personne ne me rend visite.

                *
    L'automne est venu ;
Maintenant, dans la haie,
    Le grillon
Chantera sans doute toutes les nuits
Dans la froidure du vent.   
    Anonymes,
Ant. de la poésie
  
japonaise classique, Gallimard





Morte parmi
Ses mouches mortes
Un souffle coulis
Berce l'araignée
            Garcia Lorca



C'est vers neuf heures
que brunit le silence
pour cent lucioles
        François Hébert



Tombée de la branche
Une fleur y est retournée :
C'était un papillon !
        Arakida Moritake



Hutte de pêcheurs.
Mêlés aux crevettes,
Des grillons !
                *
Réveille-toi, réveille-toi,
Tu seras mon ami,
Papillon qui dort.
                *
Du coeur de la pivoine
L'abeille sort,
Avec quel regret !
                *
Sans devenir un papillon
Ah la chenille
Qui voit passer l'automne !
            Matsuo Bashô




Par un jour sans vent
Les clochettes qui sonnent sous la brise
Servent d'abri aux abeilles
            Ikenishi Gonsui



La chat l'a mangé !
La compagne du grillon
Peut-être qu'elle le pleure.            
            Enomoto Kikaku



Oh ! Qu'il est lamentable
Le cri de la cigale
Prise par le milan !
            Hattori Ransetsu



Sur la cloche du temple
S'est posé un papillon
Qui dort tranquille.
            Yosa Buson



Pourchassées
Les lucioles se cachent
Dans les rayons de lune.
            Ôshima Ryôta



Avec quel regard d'envie
L'oiseau en cage
Suit des yeux un papillon !
            Kobayashi Issa



Le papillon est vieux
Mais son âme sur les chrysanthèmes
Folâtre.
            La nonne Enomoto Seifu



La nuit je sens qu'on ronge notre monde.
Termites, fourmis, cafards
forent les meubles anciens,
J'entends l'acajou tomber comme sciure.
            F. Lamberg



Chastes buveuses de rosée,
Qui, pareille à l'épousée,
Visitez le lys du coteau,
Ô soeurs des corolles vermeilles,
Filles de la lumière, abeilles,
            Victor Hugo



Vols vifs ou alanguis des éventails,
Papillons diurnes aux claires oeillades,
Papillons nocturnes aux lents baisers,
Grâce et coquetterie des jeux dorés
            Rina Lasnier



Lucioles dans la campagne
Qui rapprochez en rêve
L'enfant de la mère
La rivière du chien assoiffé
La fleur de la main
Qui n'éclairez que dans le vol
            Claude Rousseau

   
   

Chante pour moi, ô sauterelle,
En crissant bien contre tes ailes
Un air qui charme ma déveine
Et délivre mon coeur en peine.
        Méléagre




Loué soit le poli scarabée-heurteporte.
        O Elytis


Je m'en suis en allé un soir
Dans le coeur persévérait la crécelle
des cigales
        G. Ungaretti



la mouche à l'oeil octogone
et le singe
au cul   couleur   lilas
        J. Dupin



fourmi fourmi
mini minuscule
semis de virgules
            Jacques Roubaud



DÉTAIL
cheminemineminent
menues chenues chenilles
chhh.
            François Hébert



           

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