Il y a de ces moments et de ces lieux où
l'harmonie des choses
nous fait croire que
nous
résoudrons l'insoluble de nos vies.
Angkor Tom.
À Gellala, on vient chercher son
amphore bien cuite, bien
dorée, on en
mangerait.
Île de Djerba
Par une seule fenêtre qu'on avait oublié
de fermer, la maison
s'était remplie de
feuilles mortes.
Bray
Je plongeai les bras
dans le sac de blé.
pour sentir. Puis je
saisis un grain, un seul,
pour comprendre.
Bray
Robert Mallet
En hommage à
ton altitude, Montagne. Fatigue ma
route : qu'elle soit âpre,
qu'elle soit dure ; qu'elle
aille très haut.
M'y voilà, dis-tu ? Souffle. Regarde : à travers
l'arche de
la Longue-Muraille, toute la
Mongolie-aux-herbes
déploie son van au bord de
l'horizon.
C'est toutes les promesses : la randonnée, la course en
plaine,
l'Ambleur à l'étape infinie, et
l'évasement
sans bornes, et l'envolée, la
dispersion.
Victor
Segalen
Mais la neige, d'où venait-elle ?
Des
neviere
: de grandes fosses creusées sur les montagnes dans lesquelles la neige
s'accumulait et se tassait. Aujourd'hui on utilise des machines, ce
système a été abandonné. Mais je me rappelle les carrioles qui
apportait la neige. On préparait les
neviere,
puis on y découpait des blocs qu'on amenait chez les gens sur ces
carrioles couvertes de paille. Nous, nous achetions deux sous de neige,
des fois quatre sous. Jusqu'au moment où est arrivée l'électricité et
l'époque de la glace.
Leonardo Sciascia, De la Sicile et de la vie en général
Le chemin des steppes, sans fin, sans issue ;
Steppe, et vent, et vent : et tout à coup
Le corps à plusieurs étages d'une usine,
Des cités de masures ouvrières
*
Le charbon gémit, le sel a montré sa blancheur,
Et hurle le minerai de fer :
Ainsi, sur la steppe verte j'ai vu s'allumer
L'étoile de la Nouvelle Amérique.
Alexandre Blok
Les vieux ormes
ont-ils quelques feuilles nouvelles ?
L'acacia doit encore être nu,
et neigeux les sommets des montagnes.
Ô masse du Moncayo, blanche et rose,
au loin dans le ciel d'Aragon, si belle !
Y a-t-il des ronces en fleur
parmi les rochers gris,
et de blanches pâquerettes
dans l'herbe fine ?
Antonio Machado

Les champs labourés s'éclairent ; le wharf
domine la mélasse ; un
coq noir durcit dans le jardin aux roses.
Ici on vieillit sans douceur, sans
bouteille d'oxygène.
De ce qui reste dans les trous d'eau,
j'ai fait un soleil pour mes
sabots.
Le chemin sent la mer, la
montagne s'incline dans la lumière,
clôtures
électriques.
Novembre d'énigmes,
décembre qui inaugure,
le bris, le dam, le gel.
Paul Keinig
Toi mon pays, pays natal,
La course folle du cheval,
Au ciel les cris des troupes d'aigles,
La course folle su cheval.
Au ciel les cris des troupes d'aigles
Ô, les voix de loups dans la plaine !
Aléxeï Tolstoï
SALINES
Quand tu cherches
qu'ouvrager ou peut-être ter-
rer, promène-toi caillou après caillou dans le Sud
extrême. Tu verras l'écume triste
dévirer au rocher
de la Table du Diable.
Édouard Glissant
Petit jardin, petite
plaine,
Petit bois, petite fontaine,
Et petits coteaux d'alentour,
Combien serais-je heureux de vivre,
Et mourir en votre séjour !
Olivier de Magny
[ce] que je ne savais plus
nommer que par des noms de glaciers
inaccessibles ou de quelques-unes de ces splendides rivières
mon-
goles aux roseaux chanteurs, aux tigres blancs et odorants,
à la
tendresse d'oasis inutiles au milieu des cailloutis
brûlés des steppes,
ces rivières qui défilent si doucement devant le
chant d'un oiseau
perdu à la cime d'un roseau, comme posé
après un retrait du dé-
luge sur un paysage balayé des dernières touches
de l'homme...
Julien Gracq
Soria aux montagnes
bleues,
aux déserts violets,
j'ai tellement rêvé à toi
dans cette plaine fleurie
par où descend,
au milieu d'orangers d'or,
le Guadalquivir vers l'Océan !
Antonio Machado
BOULANGERIE DES STATUES
Où sont donc tes statues, rue de la Tombe-Issoire
je me le demandais en passant l'autre soir
devant un boulanger dont la boutique indique
qu'il y eu des statues en ce quartier lyrique
sur qui Desnos jeta son charme poétique
"ton regard le plus beau ne fut qu'un accessoire"
où donc sont tes statues rue de la Tombe-Issoire
Raymond Queneau
Il est des lieux où la création tout
entière semble s'être recueillie. J'en
connais un, dans les collines. Il peut
arriver qu'on le quitte et qu'on en soit
changé. Je ne sais pas bien, alors, ce
qu'on devient. On n'est qu'une fois. Je
fus. Je suis de Brive.
Pierre Bergounioux

PASSAGE DES AVEUX
Je n'ai pas lu Suares. Isidore. Cajetan, Saint Albert
Ni Petôfi, Bernard, Andronikos, Darwin ou Manzoni
J'aurais dû lire Solomos, Quevedo, Traduire Raleigh
Lirai-je Pouchkine, Victorinus, Miskiewicz, Érasme
La terre Mercator est clouée comme un sphinx
Par Horn et Tasmanie le fleuve Amour et les Aléoutiennes
Je n'ai pas vu Douala, Ispahan ni Irkoutsk
Je devais retourner en septembre au Chili
Par Tachkent, Pâques ou Manille verrai-je
Nairobi, Smyrne, Tirana, Forcalquier
J'aurai parler d'octobre des radios libres
Des tirages des primaires de la peine de mort
Michel Deguy
Je pense à
toi, à ta passion éclose,
à la lumière cristalline qui est celle de l'Ombrie
au début de l'été entre Foligno et
Terni
Mario Luzi
QUELQUE PART EN TOSCANE
Des brumes se sont installées dans le paysage
Mais dans le ciel qui reste clair des lignes se précisent :
Quelques cyprès, des collines ; on distingue une coupole ou
la bâtisse en grand volume
carré d'une ferme.
À travers tous ces bleus qui baignent les verts de la
campagne
C'est comme si l'éternité paraphait le soir du
nom de la Toscane,
L'éternité ou le seul et fugitif instant du
regard qu'on a
Sur cette contrée comme un sourire qui va devenir le corps
de
la nuit.
Aimer ressemble à ce que semble écrire le
paysage d'un mois
d'été en Italie.
James Sacré
Ici les vignes, du haut
de la colline,
déploient leur opulence vert sombre.
Les femmes chauffent les maisons
blanches au hêtre rose.
Un coq vespéral claironne.
Joseph Brodsky
Un séisme de
sèves juteuses dans l'humus gras
Où les
palmiers hissent leurs dômes
Si haut que le ciel et l'enfer ne redescendent pas
Pour
ramper parmi les fantômes...
Les bouquets incandescents de papillons chamarrés
Des
volantes chasubleries
Se confondent aux catleyas jaloux d'être amarrés
Aux
perchoirs des berges fleuries
Dans une clairières des Indiens aux yeux saumonés
Décapitaient à la machette
De rouges constellations d'ibiscus couronnés
Par
d'aériennes aigrettes...
Des singes suspendus dans les branches des jujubiers
Tâchaient d'éblouir les femelles
Puis ils buvaient aux noix apaisantes des cocotiers
Un lait
de ligneuses mamelles
Robert Goffin
Les plages, les garriques
assoupies sous un soleil blond,
les coteaux, les plaines fertiles,
tranquilles, là-bas, en leur solitude,
les châteaux et les chapelles,
les métairies et les couvents...
La vie et ses anecdotes,
si douce dans le souvenir
Luis Cernuda
D'un côté l'Inde, et le Japon là-bas,
et la Chine, et les
grandes îles putrides,
L'Inde tendue vers en bas, fumante de
bûchers et de
pyramides,
Dans le cri des animaux fossoyeurs et
l'odeur de vache
et de viande humaine
Claudel
Issy-les-Moulineaux
sentier des Épinettes
je me souviens je n'avais pas vingt ans
la frangine à mon bras gloussait No no Nanette
(la lune rigolait jusqu'à la fin des temps)
Jean-Claude Pirotte
Je me souviens
encore ;
il voyageait sur les bords de l'Ionie,
les
coquilles vides des théâtres
où seul le lézard glisse sur la pierre
sèche,
et moi je lui demandais : "Se rempliront-tils
un jour à nouveau ?"
Et lui me répondit : "Peut-être, à
l'heure de
la mort".
Georges
Séféris
Tu es mon
Pré-d'en-Haut ma colline vivante
Mon île Miscou mon chemin de terre
Ma maison de bûcheron mon sable de Shédiac
Mon nord et mon sud
R. Leblanc
AVIS DE CHÂTEAU
une panne de nuage colore la soirée
comme une
table d'auberge le vin
mon
âme en mon sang
pour le plaisir d'une berline arrêtée
dans un chemin creux tapissé de brocatelle
bleu au
lieu dit le Gros Orme
nous y
confortant de pommes
ravis de ma caresse à son teint de froment,
Nadège, blanc jardin où dénouer ta
ceinture
une faveur ! tous feux éteints sinon nos yeux
tes cheveux de violence, sans doute a henni
le
cheval, non ?
Jude Stéfan
J'ai faim vous avez faim
vous êtes
L'obscur le blanc le nègre-blanc le juif la
déjection
Québec un oiseau bleu québec aux
étoiles de lin
Ô demeure ô marais peuple rauque asile roux
Michel van Schendel
Un piano
cloîtré dans les chambres égoutte les
larmes des
départs. Ô gares nocturnes avec ces feux de
signaux qui
brasillent sur le dos des rails. Demain reviendront du fond
des temps les pluies rincer nos perrons et nos
vitres.
Jean Grosjean
chaque jour une
planète quelconque
en février surtout mois de longue année
pousse jusqu'à moi ses cendres
ma ville est alarmée
Paul-Marie Lapointe
Sur le continent de ferraille des banlieues
Que ronge sans répit le vent des carrefours
S'éraillent les sifflets des trains de marchandises.
Claude Vigée
sur les superficies
urbaines,
les feuilles arrachées des jours,
sur les murs écorchés, traces
signes charbons, numéros en flammes.
Octavio Paz
Le froid ungavien porte
semence qui engendre, en
vos chairs, tant de sérénité
givrée : il se consume,
devient son propre tourment
Camille Laverdière
C'est l'appui chaud de la
fenêtre
Sous la lune à Tchernigoff,
Les abeilles sur le mélilot,
C'est le pollen — l'obscurité — la
canicule.
Akmatova
Aussitôt que je
dis quelque chose, ça devient une
annonce de Coke. Je vis parmi, dans, à travers et
malgré
vous. Fasciné. Assassiné.
Patrice Desbiens
Les peites gares
à la retraite
Roses et violettes comme des bouquets fanés
S'en vont à la dérive dans le beau temps
Anne Hébert
Et j'ai pu boire
Du précieux hydromel
Puisé dans Odrerir.
Luc Dietrich
Tes sentiers de
chèvres
et tes arbousiers.
Cordoue des montagnes !
Antonio Machado
tu reviesn à
Muro
incrusté dans la pierre
dans les oliviers les bosquets denses
où les fleurs essaiment toutes seules
Guy Cloutier
Clochette d'or
Dragon pagode
Gling ! gling !
au-dessus des rizières
Garcia Lorca
Au nord et au sud de ce
pays
le pain des petites plaines
et tout autour
la mer épaisse qui s'ouvre
Paul Keineg
J'écoute
Istanboul, les yeux clos ;
Il fait si frais au grand bazar ;
Mahmout Pacha roucoule tant ;
Les cours sont pleines de pigeons.
Orphan Veli
Que de nous que de nous
de cette parole sans repos
en ce pays d'endurance Québec.
Luc Perrier
les nuits du Chiapa
sans se préoccuper des chauves-souris
ont une effervescence
de tous les saints
V. M. Cardenas
C'est que la mystique maya
Est captive dans les résines de l'ambre du Chiapas
S. P. Thibodeau
La tour magne tournait sur sa colline laurée
Et dansait lentement lentement s'obombrait
Apollinaire
La dorée, la someillante Asie
S'endort sous ses coupoles.
Serge Esséninbe
la dernière couche de terre avec céramique
maya et jante Goodyear
E. Cardenal
Déroulant leurs tissus ainsi que des éloges
Les marchands de la Crète ont un soleil pour crête.
Olivier Larronde
Le carmin de Bombay et l'or brûlé de l'Iran,
J'en garde un hiéroglyphe sur mon ailes noire.
Ardengo Soffici
(
Égypte,
qui est
les
ténèbres en hébreu, c'est
cette terre
par excellence où nous sommes, sombre et basse).
Claudel
Moulin lilas de Delft, moulin gris d'Amersfoort,
Qui ne va pas trop vite et ne va pas trop fort
Paul Morin
Moulin sur l'eau, vieux pensionnat
pour les blés et les souris.
A. Frénaud
Un soir que je rêvais sur les bords du Scamandre
Les ponts les jolis ponts jouaient aux dominos
Aragon
Oh ! les canaux bleuis à l'heure où l'on allume
Les lanternes
Georges Rodenbach
Et quels ponts de métal pareils aux libellules
Sur le fouillis floral des fils télégraphiques ?
Peretz Markich
Le troupeau des buildings ce soir chante à tue-tête
Une chanson barbare et saoule comme moi.
M. Stavaux
à Bahia Blancas au sud du sud
face à la mer immense comme on dit
J. Gelman
Que de jardins autour des villages lointains
Des hameaux sans clochers où vont les oiseleurs
Apollinaire
[ton pays] Comme le conte d'hiver, il s'appelle,
il s'appelle comme le conte d'été,
le pays-des-trois-ans de ta mère, c'était lui
c'est lui,
il émigre partout, comme la langue,
rejette-la, rejette-la,
et tu l'auras de nouveau, comme lui,
le caillou du
bassin Morave
que ta pensée portait à Prague
sur la tombe, sur les tombes, dans la vie,
depuis longtemps il est parti, comme les lettres, comme toutes
les lanternes, de nouveau
il aut que tu le cherches, la voià,
petit il est, blanc,
il est tout à côté
aupr`s de Normandie-Niemen — en Bohême,
là, là, là,
derrière la maison, devant la maison,
blanc il est, blanc il dit :
Aujourd'hui — pour de bon. Blanc il est, blanc, un rayon
d'eau se fraye au travers, rayon du coeur,
un fleuve,
Paul Celan