LIEUX, CONTRÉES

                     

Les horizons terrestres se sont étalés
Des déserts de Lybie aux palus méotides
Et des sources du Nil aux brumes de Thulé  
                                       Apollinaire





Le gris, l'agacé, le brun, le farouche
tu craques dans la beauté fantôme du froid
dans les marées de bouleaux, les confréries
d'épinettes, de sapins et autres compères
parmi les rocs occultes et parmi l'hostilité
            Miron



  
    VAINE VISITE AU MOINE TAOÏSTE
    DU TAI-T'IEN CHAN

    Un aboi de chien dans le bruit de l'eau...   
        Après la pluie, la fleur du pêcher est plus rouge.
    Au plus profond de la forêt, on voie parfois un cerf ;
        Près du torrent, à midi, pas de cloche...
    Les bambous sauvages percent l'épais brouillard ;
        La cascade s'accroche au sommet d'émeraude ;
    Nul ne pu me dire  où l'ermite s'en est allé :
        Je me suis appuyé, triste, à deux ou trois pins...
                Li Po



L'aurore grelottante en robe rose et verte
S'avançait lentement sur la Seine déserte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.
            Baudelaire



Collines en pointe
poteaux le long des rails, telles des lignes de pluie
espacées
sur un monde noir-vert

une ancienne région minière
crassiers nouvellement vêtus d'herbes et d'arbrisseaux
avec des entêtements de charbon, des échines, des failles.
Disent-ils un destin révolu, comme la langue étrusque ?
Ou vont-ils en avant ?
            Marie-Claude Bancquart




Ce pays qui ressemble à la tête d'une jument
Venue au grand galop de l'Asie lointaine
Pour se tremper dans la Méditerranée,
                                ce pays est le nôtre
            Nâzim Hikmet








Plus me plaît le séjour qu'on bâti mes aïeux
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur, me plaît l'ardoise fine,

Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.
            Du Bellay



    Arrêtant mon cheval
Je secoue mes manches.
    Pas l'ombre de rien en vue
C'est un soir de neige,
Aux environs de Sano.
            Fujiwara no Sadaie




Entends-tu le traîneau qui vole à perdre haleine,
Il fait bon tout les deux, courir la vaste plaine !

Ce vent gai, mais timide, est un peu hésitant ;
Et dans la steppe roule un clocheton d'argent.

Mon beau traîneau, mon cheval isabelle ! En transe,
Là-bas, dans la clairière, ivre, un érable danse.

Allons lui demander : "Qu'est-ce donc qui te prend ?"
Et puis nous danserons tous les trois dans le champ. 
            Serge Essénine




    Le Potomak levait au ciel un oeil noyé de prismes et ses grandes oreilles roses, en forme de conques marines, écoutaient le murmure infini d'un océan intérieur.
            Jean Cocteau




Courir sous la nuit aimantée, sans une étoile, dans le gémisse-
ment du vent et le halètement harassé de la meute des vagues
pour, lorsqu'émerge enfin des profondeurs de l'horizon sévère,
le fronton limpide du matin, aborder, au signal du levant, l'écla-
tant rivage de la Grèce — dans l'élan sans heurt des flots dociles,
frémissant parmi les doigts de cette large main posée en souverai-
ne ne sur la mer.
            Pierre Reverdy



Soria froide, Soria pure,
capitale d'Extrémadure,
avec son château guerrier
en ruines, sur le Douro,
avec ses murailles rongées
et ses maisons toutes noircies.
             Antonio Machado




ESPAGNE DE LUMIÈRE

Toujours l'Espagne, pays où s'écoula mon enfance,
où sur de vastes contrées
et sur un large horizon je respirai la tristesse :
je respirai ma patrie.

Espagne profonde, mortelle ! Tu me tiens toujours
Dans une profonde attente. Oh lumière candide,
et plus loin comme cachée, le temps dans la lumière,
la lumière sur l'Espagne !
            Carlos Bousono



dans ce village tyrrhénien, derrière la mer de Salerne
derrière les ports du nord, au bord
        d'une bourrasque d'automne, la lune
a dépassé les nuages, et les maisons
sur le versant opposé sont devenues d'émail.
Silence amis de la lune.
            Georges Séféris









  Québec, Sainte-Catherine, Kamouraska, Sainte-Luce, lac Édouard, Berthier, Saint-Jean-Port-Joli, Cap à l'aigle, Percé, Port Daniel, Pont- Rouge, Montréal, Mes noms de pays. Mes pays vivants. Mes lieux de naissance et d'enfance. Mes adolescences. Mes arbres. Mes chambres. Mes
voyages...
    Mais mon vrai torrent c'est les chutes Déry, à Pont-Rouge. Cette belle vieille maison à l'écart du monde entier, vouée au fracas du torrent...
            Anne Hébert, "Les étés de Kamouraska... et les hivers de Québec"
                                   Le Devoir, 28 oct. 1972




Des plaies sur les jambes
Tu m'as montré ces trous sanglants
Quand nous prenions un quinquina
Au bar des Îles Marquises rue de la Gaîté
Un matin doux de verduresse
            Apollinaire



À l'Est ou à l'Ouest des murs de Lo-yang,
Souvent, pour longtemps, nous nous séparons.
Jadis, à mon départ, la neige était pareille aux fleurs ;
Voici que je reviens, les fleurs ressemblent à la neige.
            Fan Yun




FAGNES DE WALLONIE

Tant de tristesses plénières
Prirent mon coeur aux fagnes désolées
Quand las j'ai déposé dans les sapinières
Le poids des kilomètres pendant que râlait
Le vent d'ouest

J'avais quitté le joli bois
Les écureuils y sont restés
Ma pipe essayait de faire des nuages
              Au ciel
Qui restait pur obstinément
            Apollinaire





Le couvre-feu est levé dans la ville ; le courant est coupé ;
De jeunes vierges d'ici sont vendues au bordel de
        Bombay ;
Le cahos s'insinue, fibreux, ceint la douleur, le mal, on
        compte les gouttes d'eau.

De très loin me parviennent les chants des lamas
        tibétains ;
Le tonnerre ; les aboiements erratiques de centaines de
        chiens ;
Le son lugubre des fémurs taillés en trompettes.
            Serge Patrice Thibodeau




 [Ladakh]
C'est au pays des cols,
au pays sans repos,
royaume toujours perdu,
que l'on passe par le haut.
            André Velter




Tard la nuit
au pied des tours, sous les arcades,
                           j'ai crié dans Prague.
Le ciel dans le noir est un alambic,
                              qui distille l'or,
un alambic d'alchimiste à la flamme toute bleue.
Je suis descendu vers la Place Charles, en bas,
là, au coin, près de la clinique,
                                        dans un jardin,
                                           la maison du Docteur Faust.

Je frappe à la porte.
Le docteur n'est pas     chez-lui,
                                     bien sûr :
Il y a deux cents ans environ
                    par un trou dans le toit,
                            par une nuit     pareille à celle-ci,
                                                        le diable l'a emporté...
            Nâzim Hikmet




Va-t-en à la porte de l'ouest, Luke Havergal,
Là où la vigne cramoisie s'accroche au mur,
Et dans le crépuscule attends ce qui viendra.
            E. A. Robinson




CHEMINS DU NORD

Lorsque "je pâlissais au nom de Vancouver"
et que j'étais du Nord
trop de froid traversait ma pelisse d'hiver
et mon bonnet de bêtes mortes.
Mes frères chassaient les oursons
jusqu'au fond des grottes de fées ;
du sang perlait sous leurs trophées,
les Tomtes se cachaient, le vent hurlait aux portes
et la glace barrait les fjords
lorsque j'étais du Nord.
Murs blancs du froid, prison.
Je me voyais jamais passer Nils Holgerson.

Selma, Selma, pourquoi m'aviez-vous oubliée ?
Il fallait naître à Morbacka, le jour de Pâques.
Je savais bien pourtant que j'étais conviée...
            Sabine Sicaud 




Lin déchiré sous les restes d'un éternel été,
ou bien fécondité rouillée sous les immuables
neiges du Trecento, la paix plonge là-bas de
        gigantesques peignes
de sillons, dans le pelage clairsemé des Apennins.
            Pier Paolo Pasolini










J'aimais comme frère étrange ce dur astre blond
                       par-dessus les lacs en glace
Frère profond tel un trop grand froid sur la chair
                neigeuse de l'épouse
J'aimais de mort en moi ce pays aux silences épais
        sous tant de givre
        et roche vitreuse
        et blizzards qui font hiverner la lucidité
        cruelle de la braise

Je vivais sous l'empire des noroîts (...)
            Yves Préfontaine, Boréal II




Gaïac au rêve olmèque
tirant bordée de feu du haut d'Ometepe...
Gaïac signe indien jaillissant de mon erg
recouvrant d'oasis l'ensemble de mes sables
            G. Touati     



...et la grand'peine dorsale de ce pays encagé ô mon
fleuve multiple fait des trous bleus aux murs de la maison  notre
arbre- miroir flageole tout cassé au beau milieu du salon avec tous
ces aubiers fendus il manque un étage au bonheur d'être ici
            Pierre Morency




Conserves de boeuf de Chicago et salaisons allemandes
Langouste
Ananas goyaves nèfles du Japon noix de coco mangues
pommes crème
Fruits de l'arbre à pain cuits au four

Soupe à la tortue
Huîtres frites
Patte d'ours truffée
Langouste à la Javanaise
Blaise Cendrar, Menus




    Aden est un roc affreux, sans un seul brin d'herbe ni une
goutte d'eau bonne ;
    Aden... est, tout le monde le reconnaît, le lieu le plus ennuyeux
du monde, après toutefois celui que vous habitez.
                Rimbaud




Comme du temps de mes pères les Pyrénées
    écoutent aux portes
Et je me sens surveillé par leurs rugueuses cohortes.
Jules Supervielle




    Je me souviendrai de toi, Ceylan ! de tes feuilles et
de tes fruits, et de tes gens aux yeux doux qui s'en vont
nus par tes chemins couleurs de chair de mangue
                Claudel




    Il y a de ces moments et de ces lieux où
l'harmonie des choses nous fait croire que
nous résoudrons l'insoluble de nos vies.
Angkor Tom.


    À Gellala, on vient chercher son
amphore bien cuite, bien dorée, on en
mangerait.
Île de Djerba


    Par une seule fenêtre qu'on avait oublié
de fermer, la maison s'était remplie de
feuilles mortes.
Bray


Je plongeai les bras dans le sac de blé.
pour sentir. Puis je saisis un grain, un seul,
pour comprendre.
Bray
            Robert Mallet




En hommage à ton altitude, Montagne. Fatigue ma
            route : qu'elle soit âpre, qu'elle soit dure ; qu'elle
            aille très haut.

M'y voilà, dis-tu ? Souffle. Regarde : à travers l'arche de
            la Longue-Muraille, toute la Mongolie-aux-herbes
            déploie son van au bord de l'horizon.

C'est toutes les promesses : la randonnée, la course en
            plaine, l'Ambleur à l'étape infinie, et l'évasement
            sans bornes, et l'envolée, la dispersion.
                Victor Segalen




  Mais la neige, d'où venait-elle ?
       Des neviere : de grandes fosses creusées sur les montagnes dans lesquelles la neige s'accumulait et se tassait. Aujourd'hui on utilise des machines, ce système a été abandonné. Mais je me rappelle les carrioles  qui apportait la neige. On préparait les neviere, puis on y découpait  des blocs qu'on amenait chez les gens sur ces carrioles couvertes de paille. Nous, nous achetions deux sous de neige, des fois quatre sous. Jusqu'au moment où est arrivée l'électricité et l'époque de la glace.
Leonardo Sciascia, De la Sicile et de la vie en général   




Le chemin des steppes, sans fin, sans issue ;
Steppe, et vent, et vent : et tout à coup
Le corps à plusieurs étages d'une usine,
Des cités de masures ouvrières
*
Le charbon gémit, le sel a montré sa blancheur,
Et hurle le minerai de fer :
Ainsi, sur la steppe verte j'ai vu s'allumer
L'étoile de la Nouvelle Amérique.
            Alexandre Blok




Les vieux ormes
ont-ils quelques feuilles nouvelles ?
L'acacia doit encore être nu,
et neigeux les sommets des montagnes.
Ô masse du Moncayo, blanche et rose,
au loin dans le ciel d'Aragon, si belle !
Y a-t-il des ronces en fleur
parmi les rochers gris,
et de blanches pâquerettes
dans l'herbe fine ?
            Antonio Machado









    Les champs labourés s'éclairent ; le wharf  domine la mélasse ; un
coq noir durcit dans le jardin aux roses.
    Ici on vieillit sans douceur, sans bouteille d'oxygène.
    De ce qui reste dans les trous d'eau, j'ai fait un soleil pour mes
sabots.
    Le chemin sent la mer,  la montagne s'incline dans la lumière,
    clôtures électriques.
    Novembre d'énigmes, décembre qui inaugure,
    le bris, le dam, le gel.
            Paul Keinig



Toi mon pays, pays natal,
La course folle du cheval,
Au ciel les cris des troupes d'aigles,

La course folle su cheval.
Au ciel les cris des troupes d'aigles
Ô, les voix de loups dans la plaine !
            Aléxeï Tolstoï




SALINES

Quand tu cherches qu'ouvrager ou peut-être ter-
rer, promène-toi caillou après caillou dans le Sud
extrême. Tu verras l'écume triste dévirer au rocher
de la Table du Diable.
            Édouard Glissant



Petit jardin, petite plaine,
Petit bois, petite fontaine,
Et petits coteaux d'alentour,
Combien serais-je heureux de vivre,
Et mourir en votre séjour !
            Olivier de Magny




[ce] que je ne savais plus nommer que par des noms de glaciers
inaccessibles ou de quelques-unes de ces splendides rivières mon-
goles aux roseaux chanteurs, aux tigres blancs et odorants, à la
tendresse d'oasis inutiles au milieu des cailloutis brûlés des steppes,
ces rivières qui défilent si doucement devant le chant d'un oiseau
perdu à la cime d'un roseau, comme posé après un retrait du dé-
luge sur un paysage balayé des dernières touches de l'homme...
            Julien Gracq




Soria aux montagnes bleues,
aux déserts violets,
j'ai tellement rêvé à toi
dans cette plaine fleurie
par où descend,
au milieu d'orangers d'or,
le Guadalquivir vers l'Océan !
            Antonio Machado





BOULANGERIE DES STATUES

Où sont donc tes statues, rue de la Tombe-Issoire
je me le demandais en passant l'autre soir
devant un boulanger dont la boutique indique
qu'il y eu des statues en ce quartier lyrique
sur qui Desnos jeta son charme poétique
"ton regard le plus beau ne fut qu'un accessoire"
où donc sont tes statues rue de la Tombe-Issoire
            Raymond Queneau





    Il est des lieux où la création tout
entière semble s'être recueillie. J'en
connais un, dans les collines. Il peut
arriver qu'on le quitte et qu'on en soit
changé. Je ne sais pas bien, alors, ce
qu'on devient. On n'est qu'une fois. Je
fus. Je suis de Brive.
            Pierre Bergounioux










PASSAGE DES AVEUX

Je n'ai pas lu Suares. Isidore. Cajetan, Saint Albert
Ni Petôfi, Bernard, Andronikos, Darwin ou Manzoni
J'aurais dû lire Solomos, Quevedo, Traduire Raleigh
Lirai-je Pouchkine, Victorinus, Miskiewicz, Érasme
La terre Mercator est clouée comme un sphinx
Par Horn et Tasmanie le fleuve Amour et les Aléoutiennes
Je n'ai pas vu Douala, Ispahan ni Irkoutsk
Je devais retourner en septembre au Chili
Par Tachkent, Pâques ou Manille verrai-je
Nairobi, Smyrne, Tirana, Forcalquier
J'aurai parler d'octobre des radios libres
Des tirages des primaires de la peine de mort
            Michel Deguy



Je pense à toi, à ta passion éclose,
à la lumière cristalline qui est celle de l'Ombrie
au début de l'été entre Foligno et Terni
            Mario Luzi




QUELQUE PART EN TOSCANE

Des brumes se sont installées dans le paysage
Mais dans le ciel qui reste clair des lignes se précisent :
Quelques cyprès, des collines ; on distingue une coupole ou
    la bâtisse en grand volume carré d'une ferme.
À travers tous ces bleus qui baignent les verts de la campagne
C'est comme si l'éternité paraphait le soir du nom de la Toscane,
L'éternité ou le seul et fugitif instant du regard qu'on a
Sur cette contrée comme un sourire qui va devenir le corps de
    la nuit.
Aimer ressemble à ce que semble écrire le paysage d'un mois
    d'été en Italie.
            James Sacré




Ici les vignes, du haut de la colline,
déploient leur opulence vert sombre.
Les femmes chauffent les maisons
blanches au hêtre rose.
Un coq vespéral claironne.   
            Joseph Brodsky




Un séisme de sèves juteuses dans l'humus gras
        Où les palmiers hissent leurs dômes
Si haut que le ciel et l'enfer ne redescendent pas
        Pour ramper parmi les fantômes...

Les bouquets incandescents de papillons chamarrés
        Des volantes chasubleries
Se confondent aux catleyas jaloux d'être amarrés
        Aux perchoirs des berges fleuries

Dans une clairières des Indiens aux yeux saumonés
        Décapitaient à la machette
De rouges constellations d'ibiscus couronnés
        Par d'aériennes aigrettes...

Des singes suspendus dans les branches des jujubiers
        Tâchaient d'éblouir les femelles
Puis ils buvaient aux noix apaisantes des cocotiers
        Un lait de ligneuses mamelles
            Robert Goffin



Les plages, les garriques
assoupies sous un soleil blond,
les coteaux, les plaines fertiles,
tranquilles, là-bas, en leur solitude,

les châteaux et les chapelles,
les métairies et les couvents...
La vie et ses anecdotes,
si douce dans le souvenir
            Luis Cernuda



    D'un côté l'Inde, et le Japon là-bas, et la Chine, et les
grandes îles putrides,
    L'Inde tendue vers en bas, fumante de bûchers et de
pyramides,
    Dans le cri des animaux fossoyeurs et l'odeur de vache
et de viande humaine
            Claudel



Issy-les-Moulineaux sentier des Épinettes
je me souviens je n'avais pas vingt ans
la frangine à mon bras gloussait No no Nanette
(la lune rigolait jusqu'à la fin des temps)
            Jean-Claude Pirotte



                        Je me souviens encore ;
il voyageait sur les bords de l'Ionie,
         les coquilles vides des théâtres
où seul le lézard glisse sur la pierre sèche,
et moi je lui demandais : "Se rempliront-tils
          un jour à nouveau ?"
Et lui me répondit : "Peut-être, à l'heure de
          la mort".
            Georges Séféris



Tu es mon Pré-d'en-Haut ma colline vivante
Mon île Miscou mon chemin de terre
Ma maison de bûcheron mon sable de Shédiac
Mon nord et mon sud
            R. Leblanc



AVIS DE CHÂTEAU

une panne de nuage colore la soirée
        comme une table d'auberge le vin
        mon âme en mon sang
pour le plaisir d'une berline arrêtée
dans un chemin creux tapissé de brocatelle
        bleu au lieu dit le Gros Orme
        nous y confortant de pommes
ravis de ma caresse à son teint de froment,
Nadège, blanc jardin où dénouer ta ceinture
une faveur ! tous feux éteints sinon nos yeux
tes cheveux de violence, sans doute a henni
        le cheval, non ?
            Jude Stéfan



J'ai faim vous avez faim vous êtes
L'obscur le blanc le nègre-blanc le juif la déjection  
Québec un oiseau bleu québec aux étoiles de lin
Ô demeure ô marais peuple rauque asile roux
            Michel van Schendel  









Un piano cloîtré dans les chambres égoutte les larmes des
départs. Ô gares nocturnes avec ces feux de signaux qui
brasillent sur le dos des rails. Demain reviendront du fond
des temps les pluies rincer nos perrons et nos vitres.    
            Jean Grosjean


chaque jour une planète quelconque
en février surtout  mois de longue année
pousse jusqu'à moi ses cendres
ma ville est alarmée
           Paul-Marie Lapointe




Sur le continent de ferraille des banlieues
Que ronge sans répit le vent des carrefours
S'éraillent les sifflets des trains de marchandises.
            Claude Vigée




sur les superficies urbaines,
les feuilles arrachées des jours,
sur les murs écorchés, traces
signes charbons, numéros en flammes.
            Octavio Paz   





Le froid ungavien porte semence qui engendre, en
vos chairs, tant de sérénité givrée : il se consume,
devient son propre tourment
            Camille Laverdière



C'est l'appui chaud de la fenêtre
Sous la lune à Tchernigoff,
Les abeilles sur le mélilot,
C'est le pollen — l'obscurité — la canicule.
            Akmatova




Aussitôt que je dis quelque chose, ça devient une
annonce de Coke. Je vis parmi, dans, à travers et malgré
vous. Fasciné. Assassiné.
            Patrice Desbiens 



Les peites gares à la retraite
Roses et violettes comme des bouquets fanés
S'en vont à la dérive dans le beau temps
            Anne Hébert



Et j'ai pu boire
Du précieux hydromel
Puisé dans Odrerir.
            Luc Dietrich

Tes sentiers de chèvres
et tes arbousiers.
Cordoue des montagnes !
            Antonio Machado

tu reviesn à Muro
incrusté dans la pierre
dans les oliviers les bosquets denses
où les fleurs essaiment toutes seules
            Guy Cloutier

Clochette d'or
Dragon pagode
Gling ! gling !
au-dessus des rizières
            Garcia Lorca

Au nord et au sud de ce pays
le pain des petites plaines
et tout autour
la mer épaisse qui s'ouvre
            Paul Keineg

J'écoute Istanboul, les yeux clos ;
Il fait si frais au grand bazar ;
Mahmout Pacha roucoule tant ;
Les cours sont pleines de pigeons.
            Orphan Veli

Que de nous que de nous
de cette parole sans repos
en ce pays d'endurance Québec.
            Luc Perrier



les nuits du Chiapa
sans se préoccuper des chauves-souris
ont une effervescence
de tous les saints
            V. M. Cardenas
                         
C'est que la mystique maya
Est captive dans les résines de l'ambre du Chiapas
            S. P. Thibodeau

La tour magne tournait sur sa colline laurée
Et dansait lentement lentement s'obombrait
            Apollinaire

La dorée, la someillante Asie
S'endort sous ses coupoles.
            Serge Esséninbe

la dernière couche de terre avec céramique
maya et jante Goodyear
            E. Cardenal

Déroulant leurs tissus ainsi que des éloges
Les marchands de la Crète ont un soleil pour crête.
            Olivier Larronde

Le carmin de Bombay et l'or brûlé de l'Iran,
J'en garde un hiéroglyphe sur mon ailes noire.
            Ardengo Soffici

(Égypte, qui est les ténèbres en hébreu, c'est cette terre
par excellence où nous sommes, sombre et basse).
            Claudel

Moulin lilas de Delft, moulin gris d'Amersfoort,
Qui ne va pas trop vite et ne va pas trop fort
            Paul Morin

Moulin sur l'eau, vieux pensionnat
pour les blés et les souris.
            A. Frénaud

Un soir que je rêvais sur les bords du Scamandre
Les ponts les jolis ponts jouaient aux dominos
            Aragon

Oh ! les canaux bleuis à l'heure où l'on allume
Les lanternes
            Georges Rodenbach

Et quels ponts de métal pareils aux libellules
Sur le fouillis floral des fils télégraphiques ?
            Peretz Markich

Le troupeau des buildings ce soir chante à tue-tête
Une chanson barbare et saoule comme moi.
            M. Stavaux

à Bahia Blancas au sud du sud
face à la mer immense comme on dit
            J. Gelman

Que de jardins autour des villages lointains
Des hameaux sans clochers où vont les oiseleurs
            Apollinaire




[ton pays] Comme le conte d'hiver, il s'appelle,
il s'appelle comme le conte d'été,
le pays-des-trois-ans de ta mère, c'était lui
c'est lui,
il émigre partout, comme la langue,
rejette-la, rejette-la,
et tu l'auras de nouveau, comme lui,
le caillou du
bassin Morave
que ta pensée portait à Prague
sur la tombe, sur les tombes, dans la vie,
depuis longtemps il est parti, comme les lettres, comme toutes
les lanternes, de nouveau
il aut que tu le cherches, la voià,
petit il est, blanc,
il est tout à côté
aupr`s de Normandie-Niemen — en Bohême,
là, là, là,
derrière la maison, devant la maison,
blanc il est, blanc il dit :
Aujourd'hui — pour de bon. Blanc il est, blanc, un rayon
d'eau se fraye au travers, rayon du coeur,
un fleuve,
            Paul Celan
          
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