
Merveille,
mystère
Douceurs !
Les brasiers,
pleuvant aux rafale de givre, — Douceurs ! — les
feux à la pluie du vent de diamants —
jetée par le coeur terrestre
éternellement carbonisé. — Ô monde ! —
Rimbaud
Des anges bardés de fer se sont mis en
route pour
l'Annonciation
Dans la nuit la Vierge brûle comme une
lampe allumée
Mille éphémères tournent autour,
fascinés, meurent et tombent
en pluie de suie
Tandis que le Paraclet essuie sa face de
guerrier roussi sous le
feu de la promesse.
Anne
Hébert
Il ne faut pas même
Éveiller tout bas
Les beaux anges blancs
Sauvages, mais doux.
Léon-Paul
Fargue
lutin exilé nomade ou troubadour
pandura sitar dombra guitare de lune
pi'pa biwa guembri vihuela damano
métamorphose du même dans toutes ses
solitudes...
luth violon alto contrebasse
peu de sapin d'érable d'ébène
peu de boyau peu de crin
et tant de sortilèges
André
Velter
Mon coeur ridé crispé
ressasse
qu'entre le micocoulier et les abricots
dans un étroit verger du Midi
vibre le monde
Au-delà
des averses lui apparaît
le ciel sédentaire
avec les astres que voyait Virgile.
Il n'a pas avancé dans le déchiffrement
des visages.
Marie-Claire Bancquart
PAROLE 6
Les
sources naissent des pierres.
Elles
ont, dans l'herbe,
Le goût
des framboises.
En amont,
en aval
L'échéance du sang conduit à l'origine.
Même la
neige annonce les îles.
Elles
luisent la nuit
Avec les
eaux sacrées
Jean-Claude
Renard
J'adresse
un baiser
Aux
étoiles, à l'exquis-épars
Clair stellaire, où je Le distingue ;
Et je rayonne et j'exulte dans le
tonnerre ;
J'adresse un baiser au couchant
pommelé-de-prune-pourpré ;
Car, encore
que sous-jacent aux prestiges, aux prodiges du monde,
Son système doit s'exprimer, soit
s'intimer ;
Aussi je Le salue aussitôt que perçu, et
je bénis
quand je saisis.
Gerard
Manley Hopkins
Regarde,
L'arbre, le parapet de la terrasse,
L'aire, qui semble peinte sur le vide,
Les masses du safran clair dans le
ravin,
À peine
frémissent-ils, reflet peut-être
D'autres arbres et d'autres pierres sur
un fleuve.
Regarde !
Yves
Bonnefoy
Soudain le coup sourd au coeur, soudain
le mot donné,
soudain le souffle de l'Esprit, le rapt
sec, soudain
la
possession de l'Esprit !
Claudel
Hors du
visible
à peine
on respire
que nous
touche vif
le
moindre merle.
Fernand
Ouellette
Où est
l'ourlet de cresson d'eau ?
Où sont
les éperviers rouant
À
vau-le-vent ? Où sont les filles,
Drapeaux déployés
pour les dieux ?
Henri
Pichette
Je suis enfanté par
l'Admirable
et mon destin est
de fourcher comme
l'éclair jubilant
du pommier
rugueux !
Jean-Marc
Fréchette
De sa
grâce redoutable
Voilant à
peine l'éclat,
Un ange
met sur la table
Le pain
tendre, le lait plat
Valéry
— Nul ne croit qu'il meure pour de bon,
S'il regarde la gerbe au soir de la
moisson
Et la verse du grain dans sa main lui
sourire.
René Char
il a suffit de
voir, d'écouter
l'olivier
grandir et la mer
recoudre ses
filets dans la nuit —
Lorand
Gaspar
La sagesse m'a rompu les bras, brisé les
os
C'était une très vieille femme envieuse
Pleine d'onction, de fiel et d'eau verte
Anne
Hébert
Je
respire enfin
Et l'allégresse
s'empare de moi
Je gîte aux faîtes
des glaciers interdits
Alain
Grandbois
Et les marteaux chantaient
sur les enclumes somnambules
l'insomnie du cheval
Garcia
Lorca
SABLES MOUVANTS
Quand je
ne verrai plus, et si je
vois, je Vous verrai. Quand
mes yeux
ne verront plus cet
homme, quand ce sera vos yeux partout.
Quand Vous
serez avec moi. Et Vous serez la montagne, et Vous serez
le monde qui
ne finira plus. Je n'aurai plus d'oreilles, et j'entendrai ce
que Vous
entendez. Mes yeux sont la pupille de vos yeux, mes oreilles
sont le tympan
de vos oreilles, et je me prosterne avec mes genoux
pour me
prosterner jusqu'à Vous, pour me prosterner devant Vous qui
ne finissez plus.
Bernard
Collin
commentaire XXXV
feuille au soleil que tu es /
je nais de toi — par toi je marche —
pousse comme feuille du monde
tout humide de la nuit que
tu laisses derrière — soleil
qui t'en va de l'autre côté
du ciel que tu entraînes comme
planète aveugle autour de toi /
douceur ouverte comme toi —
soleil mien — de soleil aveugle /
comme chaleur tienne / monde où
tu éteins ma soif par la soif
Juan
Gelman, L'opération
d'amour
Le monde ici
ne cesse jamais d'avoir lieu. Nous sommes debout
dans la sphère
de la manifestation perpétuelle ; contemporains de
l'épiphanie pour toujours.
Claude
Vigée
Je t'ai
raconté l'histoire des grands scarabées joueurs d'échecs
Des grands scarabées légendaires,
Qui gardent la lumière des astres
Et de ce poète
allemand qui pendant ses vacances à la mer
Avec son chien fabuleux qui lisait
maître Eckhart
Et
interprétait les songes de son Maître qui s'ennuyait
Pourquoi
n'as-tu pas voulu croire à toutes ces choses
Notre amour fut une aventure plus rare
que celle des scarabées
Jacques
Prevel
Mon monde fut baptisé dans un ruisseau
de lait
Et terre et ciel étaient une seule
venteuse colline,
Le soleil et
la lune dispensaient la même lumière blanche.
Dylan
Thomas
C'est ainsi
que foisonnent les fables, que chatoient les
tableaux dans les chambres de la
citadelle et que
chavirent les banquises.
Célyne
Fortin
vit-on
autrement qu'en la racine de cet arbre notre vie ?
où feuilles fleurs et fruits
captent l'oiseau ?
et arbre à la mesure de l'univers ?
P.-M.
Lapointe
Si nul ne le rêvait
comment
pourrait-il s'étoiler ?
L'homme a peu de racines
dans
le bleu qui monte.
F.
Ouellette
Le courage
de vivre rend-il tout espérable ?
À l'aube,
Quand les
chevaux partirent vers la grève,
La glace brillait sur les
marais.
J.-C.
Renard
Il vit au sein de sa force
tendre,
Encore sans désir, sans mémoire,
L'enfant
L. Cernuda
Tu
n'es plus prisonnier
De la barque en détresse,
Tu
grimpes au pommier
Refleuri de l'espace !
C. Vigée
Nous romprons le silence
certes
comme
le pain
Y.
Préfontaine
Toi-même
et le Totem Toi-même et la Lointaine Toi-
même et l'Innommée
et la Crépue
et la Frisée et l'Amande et le Palissandre
Toi-même et la
puissance incoercible du sang noir
le tromba le vaudou
l'envoûtement
l'amok
l'ébène le béryl le baume le bambou la bosse du zébu
beuglant sous le baobab
l'abîme
où le boa bâille la gueule en feu
le Betsiboka
bouillonnant de baves rouges de
sauriens
et la bouche du
Bémarah flambant de boules de soleil
tout le déchaînement du
tabou foudroyant et des
forces cycliques du limon !
Jacques Rabemananjara
Ne
fais pas de ta vie un désert. N'en expulse
Ni Dieu ni les
divins qui t'ont permis de vivre
Un peu plus qu'un instant ici
même où tu es
Sans que tu saches la raison.
Robert
Marteau
Lasse
et bonne une femme s'attardait
Près du trône de Dieu ; et Lui,
Il
fit de l'univers un grand chemin d'herbe
Pour ses pas
vagabonds.
Yeats
Toi,
maintenant, nue dans les saules bleues,
refaite vierge par
l'alun, l'écorce, la résine,
ah ! belle comme le guêpier
—
enduis de beurre le linteau de la porte
Jean-Claude Renard
Prise au corps
Appuyée
au socle du coeur
Installée dans son île
L'âme se
penche plus avant
Écoutant plus encore
Fernand
Dumont
On a dit
qu'il était passé
par le tamis des songes,
qu'il
avait les reins fiévreux d'un chat,
qu'il retenait son âme
avec les dents —
lambeau d'air et de bleu.
André
Velter
Il faut descendre plus bas.
S'anéantir
— est aussi devenir
Dans l'effacement.
Le devenir
d'un brin d'herbe
Est un secret pour la terre
A. Lutski
Doucis-toi,
doucis-toi...
Défeuille-toi de turbulence
nudité
d'excessive présence,
reprend ta robe ombrageante
doucie
de fragile innocence.
R. Lasnier
sans doute en nous il tourne une
autre
terre autour d'un autre
soleil car le jour en nous n'a pas de
fin le soleil
en nous ne se couche pas
H.
Meschonnic
Patience,
patience,
Patience dans l'azur !
Chaque atome de
silence
Est la chance d'un fruit mûr !
Valéry
Je n'attends personne.
Mais
il doit venir,
Il viendra, si je réussis
À m'ouvrir
sans être vu,
Il viendra à l'improviste,
Quand
je m'en apercevrai le moins
C. Rebora
Ouvrez,
ouvrez-moi, mes beaux anges,
— Car j'ai mangé d'un pain amer —
De
mon vivant la porte du ciel —
Même si cela vous est interdit.
E.
Lasker-Schüler
Un ostensoir étincelle
par-delà
les ciels consumés
entre des gorges et des gaves
et
des rossignols en bouquets.
Garcia
Lorca
Gloire
à Dieu pour les choses bariolées,
Pour les cieux de tons
jumelés comme les vaches tavelées,
Pour les roses grains de
beauté mouchetant la truite qui nage ;
Les ailes des pinsons ;
les frais charbons ardents des marrons chus
G. M. Hopkins
Le
haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le
couchant blanc ? Quelles violettes frondaisons vont descendre ?
Rimbaud
Qui,
si je criais, qui donc entendrait mon cri parmi la hiérarchie
des
Anges ? Et cela serait-il, même, et que l'un d'eux soudain
me
prenne sur son coeur : trop forte serait sa présence
et j'y
succomberais.
Rainer Maria Rilke
Orphée
m'a tendu la main. Puis nous manquâmes
un renard. Je rentrai
presque dépouillé,
avec un peu de feu dans la coupe.
P.-A. Tâche
Souvenez-vous
lorsque son corps écartait les balles
à l'ombre du texte
complet des upanisads
il foulait l'onyx
mâchait le betel
avec l'air obstiné d'un prince
albinos
P. Delbourg
M'escortent
désormais de jeunes beautés bleues
et de
petits chevaux de pierre
avec le pignon du soleil au méplat de
leur front.
O. Elytis
— Après le moment de l'air des
bûcheronnes à la rumeur du
torrent sous la ruine des bois, de
la sonnerie des bestiaux à
l'écho des vals, et des cris des
steppes —
Pour l'enfance d'Hélène frisonnèrent les
fourrures et les
ombres, — et le sein des pauvres, et les
légendes du ciel.
Rimbaud
Laisse
le don alerté mûrir son étrange alchimie en des
équipages fougueux,
Profite des
choses sauvages dans le soleil, nomme toute chose
face au tumulte des grands morts friable
et irrités.
Anne Hébert
Les
anges nous traversent parce qu'ils
sont nous-mêmes
désinvoltes
dans l'extase et tout en
précaution
pour celui qui,
tantôt l'un tantôt l'autre,
risque la chute.
Paul Chamberland
Nous
errons
dans une lumière tranchante
nos poèmes
font
des éclairs de chaleur
A. Koltz
L'Immortel
resta gelé emmi
Le vaste roc d'éternité pendant des temps
Et
des temps, nuit de vaste endurance
W. Blake
Et
des anges noirs volaient
dans le souffle du couchant.
Des
anges aux tresses longues,
des anges avec des coeurs d'huile.
Garcia Lorca
Si
elle dort qu'elle dorme avec la moisson
Qu'elle dorme avec les
éclairs
À côté de la fleur de la distance
Égarée
comme l'âge de l'or
G. Schehadé
mais
moi je rentre dans l'Esprit
et l'ange avec son corps de coqs
et raisins
est maintenant ma femme aux feuilles de radium
J.-C. Renard
ô
lune mêle nos larmes à la crinière des comètes
J.-M. Fréchette
Si
le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que
tu connais sont remplis de rayons !
Baudelaire
Des
yeux purs dans les bois
Cherchent en pleurant la tête habitable
René Char
Et
son visage est l'enfant de la neige
Comme une flamme endormie
dans la flamme
S. Statié
Mais
vous aimer ! Voyez comme je suis en bas,
Vous dont l'amour
toujours monte comme la flamme
Verlaine
J'ai
traversé de grands cristaux
où mûrissaient des mandarines.
Jean-Claude Renard
Les
merveilleux monts sacrés m'hébergeront longtemps
Inspiration
joyeuse, esprit nourri
Hsi K'ang
ceux-là
montaient des chevaux d'or
un griffon à tête de vent sur
l'épaule gauche
Serge Legagneur
Si
la lumière s'éteint, tu restes seul dans la nuit,
et ce sont
tes yeux ouverts qui t'éclairent.
Philippe Jaccottet
Et
la splendeur des cartes, chemin abstrait vers l'imaginaire concret,
Lettres
et traits irréguliers ouvrant sur la merveille !
Pessoa
Il
voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,
Mordant au
citron d'or de l'idéal amer.
Mallarmé
le
vase renaît du vin, la bague de l'aubier, la nuit
parfaite,
d'une ombre épousable
Rina Lasnier
La
bonne pluie est au-delà de la désolation,
mais attendre est
une joie plus accomplie.
Eugenio Montale
Et
ma main vraiment tremble,
effleurant la tête des constellations
Denys Néron
Lampe
de gel fruité de neige
Le jour parmi le jour c'est lumière
S. Stétié
Mais
là-bas, tout demeure si fabuleux.
Avec un peu
d'affinement,
Nous entendrions gémir le roc
Tenaillé
par la mer.
La clameur désespérée des cimes
Qui ne
parviennent plus à préserver
Le peu de chaleur du jour qui se
retire.
Mais qu'en est-il des âmes ?
Fernand Ouellette, L'Inoubliable