Éloges


LA NUIT DU POÈME

Et tous les mystères déchirés
Jusqu'au dernier cri la nuit est rendue

                        
Saint-Denys Garneau

déjà l'éveil les signes
lancés sur le versant solaire
puis soudain se clôt la bouche jeune
hors de ta vie de tes pas
te foudroie le brusque renversement
du vide dans le gouffre
des mots l'osseuse nuit où s'émiettent
tes rêves tandis que s'ouvre
les temps durs de la langue
ta parole muette joue à ne rien voir
de l'absence où sévit la débâcle des codes
l'eau noire sous les chevaux de mer
on montre du doigt le monument écroulé
les impudiques révélations du vertige
interdit à l'office
des pairs où s'enchaîne la rumeur
mais toi penché sur l'abîme
tu te délestes de tes yeux
de ta voix enfouie dans la mémoire
impartagée menant au silence d'avant
le silence les sons et failles fossilisées
dès l'effarement des premiers regards
dès la naissance du temps
et cette figure distante du poème
                Madeleine Ouellette-Michalska,
                Marcher avec Saint-Denys Garneau





RIMBAUD

Pourquoi ne pourrait-il trouver celui qui cherche ?
Comment pourrait-il refuser de boire celui qui a soif ?
Chaque fois ton coeur bondissait hors de ta poitrine,
et chaque fois, espérant qu'un amour inconnu répondrait au tien
chaque fois ton coeur se nouait jusqu'à se dissoudre dans tes veines.
Chaque fois tu désirais l'intelligence,
comme une pierre où ta tête pourrait enfin se reposer
de sa peine et de son poids ;
et tu racontais tes songes...
Mais comment l'intelligence pourrait-elle jamais
se consoler de cet amour ?

Enfant, ne demande plus, maintenant ne t'étonne plus ;
ton amour est la racine, le nôtre, la fleur de l'esprit.
Ce que tu cherchais dans la fièvre, nous témoignons qu'en toi
nous l'avons trouvé dans la plénitude et le repos ;
car de ce dont tu avais soif, tu nous as donné
toujours à boire abondamment.
                Denys Néron, L'intelligence des flammes





















 





    À LUIS DE CAMOENS

Sans colère, mais sans pitié, le temps égal
Rouille le libre fer. Pauvre, l'âme meurtrie,
Tu retournes dans ta nostalgique patrie,
Capitaine ; tu viens mourir au Portugal
Qui meurt en toi. Sa fleur se perd ; la plaine verte
Cède au désert magique, et s'emplit d'un noir vol.
L'étranger s'est repris ; déjà l'âpre Espagnol,
Jadis défait, ronge ta hanche découverte.
L'Occident, l'Orient, la bannière, l'effort,
Tu croyais tout perdu. Mais à l'ultime bord
Parvenu, tu compris peut-être, humble et lucide
Devant la gloire, ce qu'elle avait préservé
Des changements humains ; tout ce qu'avait sauvé
Du temps, et pour le temps, ta nouvelle Énéide.
                Jorge Luis Borges, Oeuvre poétique





L'IRRÉDUCTIBLE

Il fut ce matelot laissé à terre et qui fait de la peine à la gendarmerie
Avec ses deux sous de tabac, son casier judiciaire belge et sa feuille de route jusqu'à Paris.
Marin dorénavant sans la mer, vagabond d'une route sans kilomètre,
Domicile inconnu, profession, pas..., « Verlaine, Paul,
homme de lettres ».
Le malheureux fait des vers en effet pour lesquels Anatole France n'est pas tendre :
Quand on écrit en français, c'est pour se faire comprendre.
L'homme tout de même est si drôle avec sa jambe raide qu'il l'a mis dans un roman.
On lui paye une « blanche », il est célèbre chez les étudiants.
Mais ce qu'il écrit, c'est des choses qu'on ne peut lire sans indignation,
Car elles ont treize pieds quelquefois et aucune signification (...)

Nous ne connaissons pas cet homme et nous ne savons qui il est.

Le vieux Socrate chauve grommelle dans sa barbe emmêlée ;
Car une absinthe coute cinquante centimes et qu'il en faut au moins quatre pour être soûl :
Mais il aime mieux être ivre que semblable à aucun de nous.
Car son coeur est comme empoisonnée, depuis que le pervertit
Cette vois de femme ou d'enfant — ou d'un ange qui lui parlait dans le paradis !
Que Catulle Mendès garde la gloire, et Sully Prudhomme ce grand poète !
Il refuse de recevoir sa patente en cuivre avec une belle casquette.
Que d'autres gardent le plaisir avec la vertu, les femmes, l'honneur et les cigares !
Il couche tout nu dans un garni avec une indifférence tartare,
Il connaît les marchands de vins par leur petit nom, il est à l'hôpital comme chez-lui :
Mais il vaut mieux être mort que d'être comme les gens d'ici.
Donc célébrons tous d'une seule voix Verlaine, maintenant qu'on nous dit qu'il est mort.
C'est la seule chose qui lui manquait, et ce qu'il y a de plus fort.
C'est que nous comprenons, tous, ses vers maintenant que nos demoiselles nous les chantent, avec la musique
Que de grands compositeurs y ont mise et toutes sortes d'accompagnements séraphiques !
Le vieil homme à la côte est parti : il a rejoint le bateau qui l'a débarqué,
Et qui l'attendait en ce port noir, mais nous n'avons rien remarqué,
Rien que la détonation de la grande voile qui se gonfle et le bruit d'une puissante étrave dans l'écume,
Rien qu'une voix comme une voix de femme ou d'enfant, ou d'un ange qui appelait : Verlaine ! dans la brume.
        Paul Claudel, Feuilles de saints



                       


















 





LE TOMBEAU D'EDGAR POE

Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange

Du sol et de la nue hostile ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
          Stéphane Mallarmé, Poésies





À LEOPARDI

À jamais tu te réveilleras,
Coeur plus léger, sans bosse. Vie est la première certi-
     tude
Que l'on croit impensable. Vie. Mais je sais
Qu'en toi d'exécrables visions,
Non seule l'appréhension, mais le besoin a expiré.
Tu veilles à jamais. Tu as combattu, mais comme moi,
Pas assez. Toute chose, pourtant, et tu l'as su, a valu
Que tu vives et de ton rire le ciel
Fut digne. Grand bonheur, plaisirs, plaisanteries —
Oui, rien d'autre, c'est évident : la mort. Mais le monde
     est diamant. (...)
        
Alain Jouffroy, Poèmes à dire, Gallimard



TU AS BIEN FAIT DE PARTIR,
        ARTHUR RIMBAUD !
                    
        Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !
Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveil-
lance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au
ronronnement  d'abeille stérile de ta famille arden-
naise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller
aux vents du large, de les jeter avec le couteau de
leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandon-
ner le boulevard des paresseux, les estaminets des
pisse-lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce
des rusés et le bonjour des simples.
        Cet élan absurbe du corps et de l'âme, ce boulet
de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater,
oui, c'est bien là la vie d'un homme ! On ne peut
pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler
son prochain. Si les volcans changent peu de place,
leur lave parcourt le grand vide du monde et lui
apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.
        Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !
Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le
bonheur possible avec toi.
            René Char






















 




COUSINE DES ÉCUREUILS


    Emily Dickinson (1830-1886)

chacun de nous s'en serait moqué
de la petite ivrogne de rosée
vieille fille aux yeux de confitures
cachant la littérature dans son tablier(...)

en regardant passer l'abeille
dans sa carriole de miel
elle laissait dans la galaxie
du champ de trèfles célèbres
les craquias innocents grafigner
sa belle robe jaune
si elle murmurait parfois
une journée
au secours
une autre journée
elle sarclait le désespoir
proprement avec ses belles manières

voyez-vous
si on parlait fort
en sa présence
elle montait à sa chambre
en s'excusant d'un petit sourire

je ne sais pas si elle aimait son corps
est-ce qu'on aime vraiment l'univers

les nuages infestés de paix frileuse
se retiraient dans l'herbe

le chant de l'engoulevent piquait l'écho
et s'allait perdre dans les pores des feuilles(...)

c'est clair qu'elle savait qu'elle voyait
qu'elle entendait délicieusement
qu'elle goûtait vraiment qu'elle touchait
lumineusement qu'elle sentait

elle ne connaissait
que ruisseaux et étangs
et le mot maelström
lui serrait le coeur

elle était naïve emily
naïve comme le diable
et parfaitement sceptique

plus douce que sage
elle traversait des après-midi
avec une émeute dans le coeur
et un espoir farouche
comme les premières locomotives

sous les paupières
volontaires comme
la santé des trèfles
elle avait toujours des projets
pour demain
subtils comme la nuit

moi je tourne mon coeur tournesol
vers la clarté de ses questions
et de son septembre éternel
j'entends la petite bachelière du jardin
murmurer dans nos lilas
avec une musicienne parlure de mousse
que s'émerveiller n'est pas précisément connaître
mais que c'est facile de travailler
quand l'âme joue (...)
            Michel Garneau



Il n'y a qu'un cri au fond qui persiste
par on ne sait quel courant contraire
derrière nous qui nous reprend
avec une obstination désespérante

            Saint-Denys Garneau

Je t'attendais depuis si longtemps
depuis l'enfance
les souliers mal lacés
depuis le monde tombé dans tes yeux
je t'attendais
le jour mettait des bijoux dans mes eaux
pierres cailloux morceaux de ciel
je t'attendais la nuit dans ma robe noire
les pieds posés sur le sable
je t'attendais frémissante et rieuse
mes yeux charbonnés parsemés d'étoiles
je t'attendais depuis le premier poème
à chaque saison tes mots valsaient sur mes remous
je t'attendais avec mon souffle de foi et d'absolu
mes jardins mouillés de mort
ce dimanche-là tu es venu
enfin j'ai pu te gruger le coeur
tes battements féroces et tes bras épuisés
pousser tes os sur le rivage
ta peau trop grande de solitude
au fond de moi ton cri persiste
et certains soirs
une plainte monte hors de tes os
personne ne sait que nous pleurons
dans nos éternités de cire
personne ne sait que nous rions
comme des oiseaux du paradis
            Lyne Richard
            Marcher avec Saint-Denys Garneau


















 


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