FANTASTIQUE


Mais à l'Auberge de l'Effroi
Les Anges t'ont volé ta cape
                                Pessoa



AIR DES FRONTIÈRES

Dix mille cavaliers sont descendus du ciel ;
Les frontaliers regardent en se frottant les yeux.
Dans le fossé sans fin de la Grande Muraille.
On fait boire les chevaux : du coup il est à sec.
                Siu Lan




La mer monte les escaliers
elle frappe à ma porte
perdue en son immensité
elle quémande l'hospitalité
et se couche sous mon lit
        Anise Kolz




Morte cité de seigneurs
ou soldats ou chasseurs ;
Façades à écussons
de cent lignages d'hidalgos,
et faméliques lévriers,
lévriers maigres et aigus
qui pullulent
dans les sordides ruelles
et qui à minuit ululent,
lorsque croassent les corneilles.
        Antonio Machado




Trois fois — nous nous quittâmes —le Souffle — et moi —
Trois fois — Il s'obstina —
Et s'efforça d'activer l'Éventail inerte
Que les Eaux s'efforçaient de bloquer.

Trois fois — la Vague me rejeta —
Me rattrapa — comme une Balle —
Puis me fit face avec de Bleues grimaces —
Et chassa une voile

Traînant à des Lieues — que j'aimais voir —
Songeant — pendant ma mort —
Quel plaisir c'était de contempler un Objet
Peuplé — de visages Humains —

La Vague s'endormit — le Souffle — non —
Les Vents — bercés — s'assoupirent —
Puis le Soleil baisa ma Chrysalide —
Et je me levai — pour vivre —
        Emily Dickinson, traduction Claire Malroux,
                                      Une âme en incandescence




Les fleuves bleus du feu
déchirent la campagne laiteuse
On entend craquer les os de la terre
        Jacques Rousselot




LE MARCHAND

Le marchand de boules
avait empli son comptoir
dans la boutique
un comptoir de billes
d'arbres
et de rouges contemplations
des colimaçons entraient
pour acheter du rouge
se tenaient debout
les yeux fixés sur les boules
des vers venaient aussi
des chenilles
pénétraient à leur tour
se tenaient immobiles
les yeux fixés sur les boule
un monde d'insectes
et d'herbes chaudes
voulaient acheter la méditation
de l'homme
le marchand appelait
des bateaux vides
les attirait du geste de son pied
il vivait de ce grand monde
d'insectes et d'herbes de midi
        Isabelle Legris












Dans Sirius,
des enfants !
        Garcia Lorca




ROI SOLEIL

Quand le roi se levait de bonne heure
Marchait au fond dans l'eau du matin

Le scaphandre aux souliers de soie
Longe les combles poissonneux
Hante les palais démâtés
Dans l'aube dorée sans courant
Luit un banc d'ardoises squameuses

La vase et l'épave le roi rêve
De les quitter si haut qu'il connaisse
À l'autre bord du jour transparent
Le pêcheur rouge penché qui verse
Au fond ses hameçons de lumière
        Michel Deguy, Jacques Roubaud,
        De Guillaume Apollinaire à 1968




Sirop de groseille et solitude
donnent le tournis d'enfance
aux chemineaux de l'angoisse
on se griffe scarabée crochu
on râle ému et crapaud
on s'essouffle oiseau de flamme
        Jacques Brault



        Scarbo, gnome dont les trésors foisonnent, venait sur mon toit, au cris de la girouette, ducats et florins qui sautaient en cadence, les pièces fausses jonchant la rue.
       Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cité déserte, un oeil à la lune et l'autre crevé !
        « Foin de la lune ! grommela-t-il, ramassant les jetons du diable, j'achèterai le pilori pour m'y chauffer au soleil ».
        Mais c'était toujours la lune, la lune qui se couchait, — et Scarbo monnoyait sourdement dans ma cave ducats et florins à coups de balancier.
        Tandis que, les deux cornes en avant, un limaçon qu'avait égaré la nuit, cherchait sa route sur mes vitraux lumineux.
        Aloysius Bertrand, Gaspar de la nuit




Mon corps possède quatre yeux vitreux   de vraies
caméras de surveillance les samouraïs habitent
mon palais   leurs cris me déchiquettent   ils croas-
sent mes tympans   ils sculptent mes artères
m'ébranchent les veines   la mer est calme   le
courant malingre me casse les membres aux rochers
je simule la noyade pour resurgir   cadavre fier aux
lèvres fruitées les violons s'insurgent en cet
orchestre ténébreux   je suis porteuse de fléaux
infestée de sauterelles surgelées   je n'ai pas peur
aux dents   je mange crue la mort je la bois à
grande lampée   je suis la femme viking de la post-
modernité   mon ventre est crevé   mes faims débor-
dent tous les boucliers ne sauraient empêcher mes
yeux d'éclater
        Cynthia Girard, Un mort désamorcée












l'hiver nous dévore
cigarette en poudre d'or
le bonjour de joconde
dit bonjour à tout le monde (...)

on se balance les yeux ouverts sur la corde en équilibre
les yeux ouverts dansent sur la pointe des pieds
il fait froid froid dans la bouteille de la voix fermée
il fait froid lourd sur la route
et le vent pousse la lumière sur la route
c'est un bonjour de joconde qui siffle tout le long de la route
comme les autres autos vélos aéros motos sur la route

l'hiver nous dévore
nous les bouts d'or des cigarettes en poudre d'or
les gens distingués
        Tristan Tzara, Zéno Bianu, Poèmes à dire




La foule criait ; au moins tous ceux qui s'étaient reconnus. On
emportait le jour par morceaux dans toutes les rues de la ville.
Et les cheveux du vent, mêlés au flot de gens et de voitures,
s'engouffrait entre les murs et se nouaient. Tout le monde
courait sans savoir vers où.
        Pierre Reverdy




Et l'agneau, dont le sacrifice
Provoque la guerre civile,
Au couteau du boucher pardonne.
La chauve-souris qui voltige
Ça et là dans le crépuscule
Sort d'une cervelle incrédule.
Le hibou exprime l'effroi
De l'homme ennemi de la foi
         William Blake




Le vent dit-elle ne sert qu'à ébouriffer le genêt
à donner la chair de poule au renard
avec lui il faut consentir comme avec le diable
        Vénus Khoury-Ghata




Les soutiens-gorge pelus
Soutenaient les balançoires
Et les nombrils vermoulus
Ressemblaient à des passoires.
        Léon-Paul Fargue











la robe havarde a cappella d'odeurs
dans le buisson et l'envergure incorrigée
pour quelle braque éclipse d'amorces
en vrascrostiche de la fabrique
et l'air railleur des acceptions à l'embrasure des débris
et l'érosion du drap corps d'acméandre
selon l'enveloppe de l'éclat
le papier est patient mais
la robe havarde a capella d'odeurs
tranche le signet du lecteur qui
        André Gervais




     La galaxie est une serre où s'étirent d'énormes fleurs,
des tubuleuses qui s'allongent
     Et dans ces beaux quartiers je reconnais la Terre :
c'est la petite Bleue qui songe
     Le Soleil colossal ventriloque des nuits exalte mon
itinéraire
     Quand je m'émeus à ses rayons sur cent millions de
lieues ma bannière l'escorte
     Bientôt je resplendis, nocturne cimeterre sur la
Sublime Porte !
     Et toute saoule sous mon dais j'emporte au loin tous
les parfums des océans et des forêts
     Les guetteurs de l'espace à présent que je passe à
portée de leur voix m'exhortent en prières
     Suivez-moi, remontons aux aurores du nuage d'Oort !
Ne levez pas la voile où dorment mes secrets !
     Que suffise l'attrait des peurs que je provoque ! Signes
sûrs du néant conjuré par la vie sur la Terre
     Montez en moi barque chantante, fendons l'obscu-
rité attachante des cieux !
     Allons dans l'univers explosif où éclate le rire des
dieux, l'immense rire des dieux !
        Alain Borer, Zéno Bianu, Poèmes à dire




LA NUIT

Elle replie soigneusement la couverture
qu'elle étendait aux quatre pôles de l'horizon
elle la roule avec lenteur et précision
pour qu'apparaissent le drap et les bleuissures
des grains qui vont mouiller routes et buissons
cette vieille femme qui porte un ballot de loques
c'est elle
elle attend l'autocar des nyctalopes
elle reviendra c'est sûr
étendre sur le sol sa ferme couverture
        Raymond Queneau




c'est le fond de la terreur,
c'est le palais sans portes,
cave sous cave, C'est le pays sans nuit.
L'air est peuplé de notes fausses
à scier l'os, c'est le pays sans silence,
cave sous cave encore au pays sans repos,
ce n'est pas un pays c'est moi-même
cousu dans mon sac
avec la peur, avec l'hydre et le dragon ;
et toi, démon, voilà ta tête de verrue
que je m'arrache de la poitrine
oh ! monstre, menteur,
mangeur d'âme.
        René Daumal, Les poètes du Grand Jeu




Ma mère chevauche les forêts
elle imite le cri du hibou
elle s'habille de feuilles
et de plumes
        Anise Koltz











Percevoir — un Murmure dans les Arbres —
Trop faible — pour être le Vent —
Une Étoile — pas trop loin pour qu'on la cherche —
Ni trop près — pour qu'on la trouve—

Un long — long Jaune — sur le Gazon —
Un Tumulte — comme de Pieds —
Non audible — comme le Nôtre — pour Nous
Mais plus Mélodieux — Plus délié —

Un Trottinement de petits Bonshommes
Vers des Maisons invisibles —
Tout cela — et plus — si je le racontais —
Jamais on ne le croirait —

Des Rouges-Gorges dans le lit à Roulettes
Combien j'en découvre
Dont la Chemise ne peut cacher les Ailes —
Malgré leurs efforts —

Mais voilà, j'ai promis de ne rien dire —
Pourrais-je trahir Ma Parole ?
Alors allez votre Chemin — moi j'irai le Mien —
Nul danger que vous manquiez la Route.
        Emily Dickinson, traduction Claire Malroux,
                                      Une âme en incandescence




La reliure du livre est un grillage d'or qui retient prisonnier
des cacatoès aux mille couleurs
        Max Jacob



Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
        O.V. De L. Milosz



Les forêts du soir font du bruit en mangeant.
        Guillevic



seul m'appartient un silence bicéphale
mis en pièces par de vieilles cigognes décalquées
        Oktay Rifat



Quand la musique de l'incréé déshabille
Le bruit furtif à la lisière du bois
        Henri Thomas







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