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(...) Je
peux encore entendre
retentir dans ma mémoire ces paroles empreintes du plus
grand
sang-froid et je me rappelle mes protestations. Il semble que
j'étais désespérément
désireux
d'accompagner mon ami dans ces profondeurs sépulcrales, mais
il
se montra résolument inflexible. Il menaça
même un
instant d'abandonner l'expédition si je continuais
à
insister. Cette menace fut efficace, car lui seul tenait la
clé
de la chose.
C'est tout ce que je peux me rappeler n'en sachant
pas plus long sur la nature de la chose
que nous nous efforcions de
trouver. Warren, après qu'à contrecoeur j'eus
acquiescé à son désir, ramassa la
bobine de fil et
ajusta les instruments. Sur son ordre, je pris l'un d'eux et m'assis
sur une vieille pierre tombale décolorée tout
près de
l'ouverture nouvellement découverte. Warren, ensuite, me
serra
la main, chargea sur son épaule le rouleau de fil et
disparut
à l'intérieur de l'indescriptible ossuaire.
(...) Warren qui un bref moment plutôt, m'avait si
calmement quitté, appelait à présent
du fond de
son abîme dans un murmure plus sinistre que le plus
perçant des cris :
— Dieu ! si vous pouviez voir
ce que je suis en train de voir !
Je ne pu répondre.
Privé de voix, je ne
pu qu'attendre. Puis, vinrent à nouveau des mots
affolés :
— Carter, c'est terrible,
monstrueux, incroyable !
(...)
— Barrez-vous ! Pour l'amour
de Dieu, replacez la dalle et barrez-vous, Carter !
Quelque chose dans l'argot
puéril de mon
compagnon dénotait une épouvante si
évidente que
cela me rendit mes esprits. Je pris une résolution et criai
dans
l'appareil : "Warren, du courage ! J'arrive immédiatement".
À cette offre, le ton de mon ami se changea en un cri
d'extrême désespoir :
— Ne le faites pas, vous ne
pouvez comprendre
; il est trop tard. Et c'est de ma propre faute. Replacez la dalle et
courez. Il n'y a rien que vous ou quelqu'un d'autre puissiez faire
à présent !
Le ton changea de nouveau, se chargeant,
cette fois,
d'une douce sonorité, d'une résignation sans
espoir,
cependant qu'il demeurait anxieux à mon
égard :
— Vite, avant qu'il ne soit
trop tard !
Je n'essayais pas de
l'écouter. Je voulais
vaincre la paralysie qui me retenait et , remplissant mon
voeu, me
ruer vers les profondeurs à son aide, mais le murmure qui
suivit
me trouva encore inerte, enchaîné par une
épouvante
sans borne :
— Carter,
dépêchez-vous ! Ce
n'est pas la peine. Vous devez partir. Mieux vaut un que deux. La dalle
!
Un silence. Plus
aucun cliquetis, puis la faible voix de Warren :
— C'est presque fini
maintenant. Ne me rendez
pas cela plus dur. Recouvrez ces damnés escaliers et courez
pour votre
vie. Vous perdez du temps. Si long. Carter. Je ne vous reverrai plus.
Ici, le murmure de Warren s'enfla dans
un cri ; un
cri qui, graduellement, s'éleva jusqu'à un
hurlement
rempli d'une horreur venue du fond des âges :
— Maudites soient ces choses
infernales
— Légions — Mon Dieu —
Barrez-vous !
Barrez-vous ! BARREZ-VOUS !
Après ce fut le silence. Je
ne sais durant
combien d'éternités je demeurai assis,
hébété, soupirant, murmurant,
appelant, criant
dans le téléphone. Maintes et maintes fois, tout
au long
de ces éternités, je soupirai, murmurai, appelai,
criai,
hurlai : "Warren, Warrn ! Répondez-moi, êtes-vous
là ?"
C'est alors que vinrent me saisir les
affres
finales. L'incroyable, l'impensable, l'indicible chose. J'ai dit que
des éternités semblaient avoir passé
depuis que
Warren avait hurlé son dernier avertissement
désespéré, depuis que seuls mes
propres cris
brisaient le hideux silence, mais, au bout d'un certain temps, un
nouveau cliquetis grésilla dans l'appareil et je tendis
l'oreille pour écouter. J'appelai à nouveau :
— Warren, êtes-vous
là ?
En réponse, j'entendis la
chose qui a
jeté cette amnésie sur mon esprit. Je ne puis
essayer,
messieurs, de vous traduire cette chose,
cette voix, pas plus que je ne
puis me risquer à en décrire le
détail,
puisque ces premières paroles m'arrachèrent
à la
conscience et me jetèrent dans une sorte de vide mental qui
ne
cessa qu'à mon éveil à
l'hôpital. Dirai-je
que la voix était profonde, sourde, gélatineuse,
lointaine, surnaturelle, inhumaine, désincarnée ?
Que
dirai-je ? Ce fut la fin de mon expérience et c'est la fin
de
mon histoire. J'entendis cela, assis,
hébété,
parmi les pierres en ruines et les tombes croulantes, parmi les
rangées de végétation et les vapeurs
pleines de
miasmes dans un cimetière inconnu au fond d'une
vallée.
J'entendis cela, jailli des profondeurs les plus reculées de
ce
maudit sépulcre ouvert tandis que je suivais des yeux
d'amorphes
ombres nécrophages dansant au-dessus d'une infernale lune
déclinante.
Et voici ce qui me fut dit :
— ESPÈCE DE
CRÉTIN, WARREN EST MORT !
H.-P. Lovecraft, Démons et merveilles,
1963
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