LE TÉMOIGNAGE
DE RANDOLPH CARTER

            (...)     Je peux encore entendre retentir dans ma mémoire ces paroles empreintes du plus grand sang-froid et je me rappelle mes protestations. Il semble que j'étais désespérément désireux d'accompagner mon ami dans ces profondeurs sépulcrales, mais il se montra résolument inflexible. Il menaça même un instant d'abandonner l'expédition si je continuais à insister. Cette menace fut efficace, car lui seul tenait la clé de la chose. C'est tout ce que je peux me rappeler  n'en sachant pas plus long sur la nature de la chose que nous nous efforcions de trouver. Warren, après qu'à contrecoeur j'eus acquiescé à son désir, ramassa la bobine de fil et ajusta les instruments. Sur son ordre, je pris l'un d'eux et m'assis sur une vieille pierre tombale décolorée tout près de l'ouverture nouvellement découverte. Warren, ensuite, me serra la main, chargea sur son épaule le rouleau de fil et disparut à l'intérieur de l'indescriptible ossuaire.
(...)  Warren qui un bref moment plutôt, m'avait si calmement quitté, appelait à présent du fond de son abîme dans un murmure plus sinistre que le plus perçant des cris :
    — Dieu ! si vous pouviez voir ce que je suis en train de voir !
   Je ne pu répondre. Privé de voix, je ne pu qu'attendre. Puis, vinrent à nouveau des mots affolés :
    — Carter, c'est terrible, monstrueux, incroyable !
(...)
    — Barrez-vous ! Pour l'amour de Dieu, replacez la dalle et barrez-vous, Carter !
    Quelque chose dans l'argot puéril de mon compagnon dénotait une épouvante si évidente que cela me rendit mes esprits. Je pris une résolution et criai dans l'appareil : "Warren, du courage ! J'arrive immédiatement". À cette offre, le ton de mon ami se changea en un cri d'extrême désespoir :
    — Ne le faites pas, vous ne pouvez comprendre ; il est trop tard. Et c'est de ma propre faute. Replacez la dalle et courez. Il n'y a rien que vous ou quelqu'un d'autre puissiez faire à présent !
    Le ton changea de nouveau, se chargeant, cette fois, d'une douce sonorité, d'une résignation sans espoir, cependant qu'il demeurait anxieux  à mon égard :
    — Vite, avant qu'il ne soit trop tard !
    Je n'essayais pas de l'écouter. Je voulais vaincre la paralysie qui me  retenait et , remplissant mon voeu, me ruer vers les profondeurs à son aide, mais le murmure qui suivit me trouva encore inerte, enchaîné par une épouvante sans borne :
    — Carter, dépêchez-vous ! Ce n'est pas la peine. Vous devez partir. Mieux vaut un que deux. La dalle !
       Un silence. Plus aucun cliquetis, puis la faible voix de Warren :
   — C'est presque fini maintenant. Ne me rendez pas cela plus dur. Recouvrez ces damnés escaliers et courez pour votre vie. Vous perdez du temps. Si long. Carter. Je ne vous reverrai plus.
    Ici, le murmure de Warren s'enfla dans un cri ; un cri qui, graduellement, s'éleva jusqu'à un hurlement rempli d'une horreur venue du fond des âges :
    — Maudites soient ces choses infernales — Légions — Mon Dieu — Barrez-vous ! Barrez-vous ! BARREZ-VOUS !
    Après ce fut le silence. Je ne sais durant combien d'éternités je demeurai assis, hébété, soupirant, murmurant, appelant, criant dans le téléphone. Maintes et maintes fois, tout au long de ces éternités, je soupirai, murmurai, appelai, criai, hurlai : "Warren, Warrn ! Répondez-moi, êtes-vous là ?"
    C'est alors que vinrent me saisir les affres finales. L'incroyable, l'impensable, l'indicible chose. J'ai dit que des éternités semblaient avoir passé depuis que Warren avait hurlé son dernier avertissement désespéré, depuis que seuls mes propres cris brisaient le hideux silence, mais, au bout d'un certain temps, un nouveau cliquetis grésilla dans l'appareil et je tendis l'oreille pour écouter. J'appelai à nouveau :
    — Warren, êtes-vous là ?
    En réponse, j'entendis la chose qui a jeté cette amnésie sur mon esprit. Je ne puis essayer, messieurs, de vous traduire cette chose, cette voix, pas plus que je ne puis me risquer à en décrire le détail, puisque ces premières paroles m'arrachèrent à la conscience et me jetèrent dans une sorte de vide mental qui ne cessa qu'à mon éveil à l'hôpital. Dirai-je que la voix était profonde, sourde, gélatineuse, lointaine, surnaturelle, inhumaine, désincarnée ? Que dirai-je ? Ce fut la fin de mon expérience et c'est la fin de mon histoire. J'entendis cela, assis, hébété, parmi les pierres en ruines et les tombes croulantes, parmi les rangées de végétation et les vapeurs pleines de miasmes dans un cimetière inconnu au fond d'une vallée. J'entendis cela, jailli des profondeurs les plus reculées de ce maudit sépulcre ouvert tandis que je suivais des yeux d'amorphes ombres nécrophages dansant au-dessus d'une infernale lune déclinante.
    Et voici ce qui me fut dit :
    — ESPÈCE DE CRÉTIN, WARREN EST MORT !
            H.-P. Lovecraft, Démons et merveilles, 1963


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