Journal de lectures
Du 5 janvier au 31 juillet 2002
Samedi 5janvier 2002
Le téléphone et la folie ont ceci de commun qu'ils produisent un discours qui s'efface à mesure qu'il
s'énonce, ("plaisir discontinu de la communication, toujours
à rétablir, nourri par la certitude de
l'inachèvement.")
Michel Biron, L'absence du maître
Lundi 7 janvier
Je suis votre détresse et votre émerveillement.
Votre nécessité et votre apaisement. Je suis ce
qui
manque au monde pour que vous l'habitiez.
Le monde est réel et je suis vivante
pour un peu de temps encore
Monique Laforce, Le 7 août à titre provisoire
Jeudi 17 janvier
Quand je me détourne de ces grands pins
qui crépitent au-dessus du sable pour inter-
roger la muraille aux yeuses, c'est comme
si je quittais l'été pour entrer dans l'hiver,
et comme si je descendais d'un pas lourd,
intimidé, vers des éléments plus
profonds
encore.
De nouveau ce moment où l'homme est par-
faitement immobile, où le ciel semble plus
haut, quand la lumière est une huile qui dore
la terre bientôt plus sombre.
Philippe Jaccottet, Paysage...
Jeudi 24 janvier
D'où me connais-tu ? demande Nathanaël. Jésus
répond :
Bien avant que Philippe ne t'appelle, je te voyais sous le figuier.
Jean, 1,48, Bible B/M
Lundi 11 février
Oui, cela devenait un paysage car lorsqu'on voyait des centaines de
milliers de cadavres, c'était une chose qu'on ne pouvait
décrire. Un peintre s'exprime comme ça, il voit
un paysage.
Je dis "paysage" pour exprimer quelque chose de terrible. Si je dis
paysage, je pense à des cadavres
Jean Clair, La barbarie ordinaire
Mercredi 13 février
car
pour peu de chose
était désaccordée, comme par la neige,
la cloche dont
on sonne
pour le repas du soir.
Holderlin, cit. Jaccottet
Mardi 19 février
Le soir crie qu'il va pleuvoir
Jacques Ouellet, L'enfant du voyage
Lundi 25 février
Le ventre de la maison se gonfle
la lune va naître d'un soir d'été
un peu de lumière sur une branche
rappelle au pied de l'arbre
l'abnégation des pierres
Jacques Ouellet
Jeudi 28 février
Il fut jeté, le dragon, le grand, l'antique serpent qu'on
appelle
le Diviseur et l'Adversaire, qui égare l'univers entier, il
fut jeté
sur la terre et ses messagers avec lui.
Apo. 12,8-9, Bible B/M
Dimanche 3 mars 2002
Le messager lança sa faucille contre la terre, il vendangea
la vigne de la terre et la jeta dans la grande cuve de la
colère
de Dieu. La cuve fut foulée hors de la ville, et le sang
sortit
de la cuve jusqu'aux mors des chevaux, sur mille six cents
stades.
Apo, 14,20, Bible B/M
Mardi 22 avril 2002
laissée à l'abandon, la fille de Sion
cabane entre les vignes
cahute entre les courges
ville barricadée —
Is, 1,8, Bible B/M
Mercredi 1er mai 2002
Oh remorqueurs du crime
harnachés de néant —
le mal est un attelage.
*
Et voilà : comme chaume
lapé par la langue du feu
paille bue par la flamme
ils périront sur pied
et leur pousse partira en fumée.
Is 5,18;5,24, Bible B/M
Mardi 21 mai
elle est tombée, Babel, tombée
toutes les statues de ses dieux
sont en miettes sur le sol —
oh mon blé vanné
fils de l'aire à battre
ce que j'ai entendu
de Yhwh des Troupes
le Dieu d'Israël
je vous l'ai transmis.
Is 21, 10, Bible B/M
Vendredi 24 mai
De noires besaces s'alourdissent au bas du ciel sauvage.
Et la pluie sur les îles illuminées d'or
pâle verse soudain
l'Avoine blanche du message.
Saint-John Perse
Mercredi 19 juin
Ce souverain vent de Hollande qui de la plaine rendait palpable le vide
et l'horizon, savait éveiller dans ce petit pays le
sentiment de l'immense ; laissant ainsi pressentir l'ailleurs, il
disposait au
déplacement
Jacque Beaudry, L'éveil de l'Eau
Jeudi 27 juin
— une femme irait-elle oublier son bébé
sans souffrir pour un fils qu'ont porté ses entrailles ?
quand même elle oublierait, je ne t'oublirai pas —
vois : je t'ai gravé sur mes paumes
j'ai tes murs [Sion] toujours sous les yeux
Is, 49,15-16, Bible B/M
Samedi 27 juillet 2002
Pourquoi ce peuple, Jérusalem, s'en est-il allé,
et tout le temps s'en va ?
Jr, 8,5, Bible B/M
Mercredi 31 juillet
Je ne possédais pas le monde, mais ceci se trouvait
changé : une partie du monde me possédait. Le
domaine d'eau, de montagnes et d'antres bas venait de poser sur moi sa
touche souveraine.
*
Je sens le printemps humide qui monte par la fenêtre. L'odeur
des chutes est dans le printemps.
Anne Hébert, Le torrent