JOURNAL DE
LECTURESDu 20 au 30 mars 2003
Jeudi
20 mars 2003
je crache sur l'esprit de guerre qui
pense et prévoit la
douleur
je crache sur celui qui pétrit la pâte
de la guerre
Jean-Pierre Siméon, Poèmes
à dire
[Le président
Bush engage, la nuit dernière, la guerre
contre
l'Irak de Sadam Hussein]
Pâle soleil d'oubli, lune de la mémoire,
Que draines-tu au fond de tes sourdes
contrées ?
*
Tu es l'oiseau de notre sang
Qui de la source à l'embouchure,
Se blesse et boit à ses blessures,
Pour aller se recommençant
*
J'aurai rêvé ma vie à l'instar des
rivières
Vivant en même temps la source et l'océan
*
Et quand vous venez dans l'allée
Ce n'est jamais celle où nous sommes,
Mais une allée presque en allée
*
Avant que vienne le moment
Où la chair soudain lâche prise
Et laisse l'os sans charité,
Ensorcelé par la blancheur,
Un blanc qui ne pardonne pas
*
Mais la pierre ne bouge pas,
Elle est d'essence maugréeuse
Et sa nature soupçonneuse
Dans le temps ne se dédit pas.
*
Des oiseaux mieux qu'oiseaux émanent des
buissons
Pour aller au-devant de leurs claires
chansons.
*
Voici la Terre et ses arbres,
Voici la Terre et ses hommes
Et leurs têtes bourdonnantes
Comme le haut des forêts
Jules Supervielle, La Fable du monde
Vendredi
21 mars
Les châtaignes sont la paix
Du foyer. Choses passées.
Vieilles bûches qui crépitent
Et pèlerins égarés.
*
La lune a des dents d'ivoire.
Comme elle est vieille et resiste !
Garcia
Lorca, Poésies
I
— Tout est calme — pendant l'hiver — au
soir quand la lampe s'allume.
Pierre Reverdy
Vivants, ce sont des gêneurs, qui dérangent nos manies,
Parlez-moi d'un poète mort, il est utile à la patrie !
Jules Supervielle
Samedi
22 mars
Ô la tranquillité du jardin sous la
pluie !
*
Le soleil sort.
Le jardin
saigne, jaune.
*
L'ombre s'est endormie dans la prairie.
Les sources chantent.
*
Tout un grand soir d'été se recueillait
Dans le haut peuplier.
Garcia Lorca
Au coin de l'air — un rayon de soleil perce le toit
Pierre Reverdy
Dimanche
23 mars
Le poète est un four à brûler le réel...
*
La flaque se dessèche
quand la
mer retire sa langue
*
Quand la rosée descend les pieds nus sur
les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu'un qui
cherche
Pierre Reverdy
Lundi
24 mars
Sa main cueille les arbres verts
Et les bouquets d'algues des plages
Sa foi est un buisson d'épines
*
Poissons dorés surpris dans les mailles
du vent
Catapultes de la lumière
*
Au carrefour l'orgue de barbarie un soir
d'été
donna un sens à la mélancolie
Tristesse légère
*
La fenêtre est bouchée
Le coeur est à peu près éteint
Les mains sont sans abri
Tous les arbres couchés
*
Être ému c'est respirer avec son coeur.
Pierre Reverdy
Mardi
25 mars
...La mousse enneigée de blanches
violettes.
*
Qu'est-ce qui résonne
Au loin ?
Amour. Le vent sur les verrières.
Mon amour !
Garcia
Lorca
Mercredi
26 mars
Le fait est que la religion, par
exemple, est entrée
dans les moeurs, ce qui fait qu'elle ne peut plus être mise en cause ou
interrogée sur ses fondements, puisqu'elle n'a plus de valeur
transcendante. De même la politique est entrée dans les moeurs, comme
machine pragmatique, comme jeu, comme interaction, comme spectacle, ce
qui fait qu'elle ne peut plus être jugée d'un point de vue proprement
politique...
La sexualité elle-même est entrée dans
les
moeurs, ce qui veut dire qu'elle non plus n'a plus de valeur
transcendante, ni comme interdit, ni comme principe d'analyse, de
jouissance ou de transgression
Jean Baudrillard, Amérique
J'ai triste de mon coeur en bois,
Et j'ai triste de mes pierres,
Et des maisons où, dans du froid,
Au dimanche des coeurs de bois,
Les lampes mangent la lumière.
*
Paroisse du vent
Et rue de la mer,
Dans le matin clair
D'embruns délavés
*
comme du sable blanc,
Hollande est bonne à tous.
Max
Elskamp
Jeudi 27 mars
C'est Monsieu Ying qui vend du thé,
Dans sa boutique au bout du quai,
Assis en robe couleur prune,
À son comptoir en bois de lune
*
Et blonde était
Comme une agnelle
Et telle l'aube
Quand elle naît
Max
Elskamp
Une autre fois je mendiais
L'on me donna qu'une flamme
Dont je fus brûlé jusqu'aux lèvres
Et je ne pus dire merci
Torche que rien ne peut éteindre
*
Mais pleure pleure et repleurons
Et soit que la lune soit pleine
Ou soit qu'elle n'ait qu'un croissant
Ah ! pleure pleure et repleurons
Nous avons tant ri au soleil
Apollinaire, Calligrammes
Sous la glycine et le
cytise,
Tous deux seuls, que faut-il qu'on dise ?
Nous n'aurions rien dit, réséda,
Sans ton parfum qui nous aida.
*
Plus bas, non loin des verts sapins, le
rire pur
Des sources court parmi les mousses
irisées
Et sur le sable fin pris aux roches
usées.
*
Et tes yeux sont des lacs de saphirs, et
dedans
S'ouvrent les horizons san fin, des
cieux ardents.
Charles
Cros, Le Coffret de
santal
Vendredi
28 maars Ces feuillages en
plein courant, couvrent quelqu'île
Qu'on voudrait posséder pour y rêver tranquille.
*
Les peupliers pointus aiment les rives
Plates. Voici déjà que leurs files
passives
Escortent ça et là le Fleuve calme et
fort.
*
Ligne capricieuse et noire sur le soir
Verdâtre, les maisons, les palais en
étages
Se constellent.
Charles
Cros
Samesi
29 mars
Que c'est beau ces fusées qui illuminent
la nuit
Elles montent sur leur propre cime et se
penchent
pour regarder...
Elles accouchent brusquement d'enfants
qui n'ont que
le temps de mourir
*
Une étoile de sang me couronne à jamais
La raison est au fond et le ciel est au
faîte
*
La fontaine n'a pas tari
Pas plus que l'or de la paille ne s'est
terni
Regardons l'abeille
Et ne songeons pas à l'avenir
Apollinaire
Et les tuyaux des toits, chefs-d'oeuvre
des fumistes,
Rayaient de noir le fond de mes grands
yeux si tristes
*
Je prends des feuilles de papier bien
blanc et bien
lisse, et des plumes couleur d'ambre qui
glissent sur
le papier avec des cris d'hirondelles.
*
Comme les nymphes parisiennes qui vont
au bois,
elle conduit elle-même sa coquille de
moule, délicieux coupé verni en noir luisant, rechampi
d'azur et de nacre.
Charles Cros
Dimanche
30 mars 2003
... mais jamais je n'oublie le village
et c'est
pourquoi j'écris mes anciens sentiments qui étaient parfumés par les
fèves en fleur et par les nuits obscures de l'hiver
Garcia
Lorca
Je rêve aux soirs d'avril, à leurs
humides crépuscules,
Quand notre vieil érable semblait s'être
accroupi
Pour se réchauffé devant le brasier su
couchant.
*
Mais il n'y a personne que je pourrais
saluer,
et dans les yeux de personne je ne
trouve abri ni asile.
Serge Essénin
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