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JOURNAL DE LECTURES
Du 1er au 30 avril 2001
Dimanche 1er avril
...le paradis est insupportable,
telle est la découverte qui change le signe de l'image
ordinaire, laquelle est une image statique, génératrice
de révérence et d'ennui ; le Paradis de Dante est le
contraire de la staticité ; s'il est
insupportable, c'est par tension excessive, excès d'émotion,
d'énergie, de perception.
Lundi 2 avril Tout
travail comporte quelque chose qui ne peut se payer et donne une
satisfaction qui se suffit à elle-même.
Car
la vie est un songe un peu moins inconstant.
Ma
joie me tient caché à toi,
[Les
autodidactes] Ce sont des gens pour qui j'ai beaucoup d'estime, mais
chez qui l'on sent très bien ce qui leur a manqué :
l'éducation première, le rudiment. Encore une fois, la
culture n'est pas une chose qui se fait au hasard des lectures ;
c'est très difficile à acquérir. Ça demande de
très longues années d'application, de réflexion
et une préparation sérieuse... Les professeurs, ceux qui
sont dignes de ce nom, sont irremplaçables.
Le
flux du temps dans sa texture, sa fluidité, son identité
indifférenciée nous paraît immobile. C'est nous
qui sommes emportés, l'eau du temps, autour de nous, est
toujours identique à elle-même. D'où cette
impression d'immobilité
Et
je me disais, et c'étaient les mêmes mots engloutis,
intérieurs, que dans mon enfance, mon adolescence : « Moi
! Moi ! Moi ? Moi... », ne pouvant admettre que
j'existais, ne pouvant pourtant, dans le même moment, en
douter, existence et néant affrontés, le sentiment
d'une étrangeté, d'une absence essentielle l'emportant
pendant les quelques éternelles secondes que dure cette
expérience de l'improbable moi...
Mardi 3 avril ...tout
ce qu'on a dire les corneilles, qui, chaque matin, jappent,
clabotent,aboient, dégoisent, braillent, craillent et
croassent, et que, chaque matin, le poète prend en notes,
et translate.
Nous
pouvons dire de la musique qu'elle est l'organisation du temps,
c'est-à-dire le temps rendu organique...
Au
bilan : lorsqu'on sait ce qu'est un pli, que toute la méditation
tourne autour de cette forme, de la duplication à la complexité,
de la multiplication à l'enveloppement... qu'on sait décrire
finement les états du plein, voir dessiner ou modeler ses
phénomènes, lorsqu'on sait rêver en rigueur sur
les alvéoles d'une ruche d'abeilles... on n'est pas fort
éloigné d'une morphologie. Voici qu'apparaît un
Leibniz rafraîchi, d'une mathématique
neuve,
Mercredi 4 avril Si
la cire était ductile à point,
Insensiblement
l'image de l'arbre nous fait passer de la rêverie cyclique à
la rêverie progressiste.
Jeudi 5 avril
Si
j'étais jardinier, le mur m'intéresserait plus que le
jardin ou plutôt le jardin n'aurait d'être que par le
mur.
[L'arbre]
Au demeurant, ramage
signifie à la fois chant
et entrelacs de rameaux
Vendredi 6 avril Je
fus un jour frappé par cette définition du méchant
: il est non pas celui qui fait
le mal, mais qui aime
le mal. Tout le monde fait le
mal mais certains l'aiment.
Comme
la cigogne au-dessus du nid,
[Le
pin] agriffé de toutes ses racines au sol pierreux, l'arbre
invincible se tord, se retourne sur lui-même, et comme un homme
arc-bouté sur le système contrarié de sa
quadruple articulation, il fait tête
Frisonne l'arbre embrasé
Samedi 7 avril Comme
alouette qui s'élance dans l'air
La
demeure surmontant l'insécurité de la vie, est un
perpétuel ajournement de l'échéance où la
vie risque de sombrer. La conscience de la mort est la conscience de
l'ajournement perpétuel de la mort, dans l'ignorance
essentielle de sa date... La jouissance comme corps qui travaille,
se tient dans cet ajournement premier, celui qui ouvre la
dimension même du corps.
...le
temps qu'il fait sur les bords du lac de Genève (les détails
quotidiens, ce qu'on a supprimé du Journal) c'est pourtant ce
temps qui n'aurait pas vieilli, non la
philosophie d'Amiel.
Dimanche 8 avril
Lundi 9 avril La
force de la technologie pouvait être libératrice — par
l'instrumentalisation des choses —, elle est devenue une entrave à
la libération — par l'instrumentalisation des
hommes.
« Ne
rien faire de ses dix doigts » n'est pas très
inquiétant à l'échelle de l'espèce car il
s'écoulera bien des millénaires avant que régresse
un si vieux dispositif neuromoteur, mais sur le plan individuel il en
est tout autrement ; ne pas avoir à penser avec ses dix doigts
équivaut à manquer d'une partie de sa pensée
normalement, philogénétiquement humaine. Il existe
donc à l'échelle des individus sinon à celle de
l'espèce, dès à présent, un problème
de la régression de la main. [Les analphabètes de la
main, dixit F. J.].
Mardi 10 avril La
tourterelle est seule assidue aux offices :
et
je vis une lumière en forme de fleuve
Tel
est celui qui voit en rêvant, et, le rêve fini, la
passion imprimée reste, et il n'a plus souvenir d'autre
chose, tel je suis
à présent, car presque toute cesse ma vision, et
dans mon coeur coule encore la douceur qui naquit
d'elle.
Mais
alors, avec Wallaschek critiquant la théorie de Darwin sur
l'origine du chant, il nous faut dire que si le rossignol fait de la
musique parce que de son gosier sortent des sons mélodieux, le
coq fait de la peinture parce qu'il sort des plumes de couleur de son
croupion.
Mercredi 11 avril
Jeudi 12 avril La
philosophie est sans
réponse. Face
à elle la sainteté est une science
exacte...Les
philosophes ont le sang froid.
Il n'y a de chaud qu'au voisinage de Dieu. Notre nature, par tout ce
qu'elle porte en elle de sibérien, exige les
saints.
Interdiction
de vous débrancher, — le crime n'est pas dans l'attentat à
votre propre vie — (...) mais dans l'attentat à la
médecine, aux technologies de pointe, qui doivent d'abord
assurer leur propre salut. Le principe du réseau comporte
l'obligation morale absolue de rester branché.
Comment me tenir dans la langue
comme au bord de cette lumière, de ce sous-bois — un peu en
retrait des siècles et de moi-même, dans la syntaxe du
monde ?
[Papier]
Qui n'a jamais caressé un Reeves, un Japon, un Hollande ou un
Auvergne à la cuve ignore le fin du fin de la volupté.
Quelle musique, quand on évoque à mi-voix la peau du
papier : vergeure, écharde, filigrane, pontuseau. Nulle règle
en cette luxure savante.
Dans
la forêt des sens
Vendredi saint 13 avril Le
pas décisif a été franchi, me semble-t-il,
lorsqu'une série d'à-coups frappants m'ont révélé
qu'une langue tient en elle-même toutes ses références — que chacune constitue un jeu autonome de relations qui ne se
relient qu'entre elles. Ce moment, qui a dégagé l'une
de l'autre mes deux langues, me rendant effectivement bilingue, fut
l'un des plus éblouissant pour la pensée : je m'en
souviendrai toute ma vie.
C'est
pourquoi il n'est pas d'art qui célèbre la main plus
noblement que la danse... La démonstration inverse
s'administre par la rupture de la solidarité de la main et du
corps. C'est l'image de la main coupée, vision d'horreur, et
pire encore : la main coupée demeurée vivante, et qui
court sur ses doigts. On a reconnu l'araignée dont la
malédiction est d'être assimilée à une
petite main sèche, amputée, mais douée d'une
vélocité de cauchemar.
Mercredi 18 avril Nos
rivières ont pris feu !
Jeudi 19 avril
Chaque brin d'herbe veut un nom
à offrir au moment de ses noces. Le silence qu'on lui prête
un instant livrerait son secret si nous n'avions pas rompu le sceau
pour une science décisive qui fait de nous les proscrits d'une
terre que nous n'aurons jamais connue. Il n'est que de rire devant
les chevaux de frise, de ce rire effrayé qu'ont les chevaux
quand ils voient dans leurs yeux s'enfler les ombres.
Vendredi 20 avril
Qui nous pense ne peut par nous
être pensé :
La
prière n'a pas de but : elle est le seul acte pur auquel il
nous est enjoint de nous hausser. Sans obéir à rien,
n'obéir au seul ordre qui nous est inconnu.
Lundi 23 avril ...je
vis avec étonnement s'insérer dans les yeux de la
Princesse ce trait différent et momentané qui trace
dans les prunelles comme le sillon d'une fêlure et qui provient
d'une pensée que nos paroles, à leur insu, ont agitée
en l'être à qui nous parlons, pensée secrète
qui ne se traduira pas par des mots, mais qui montera, des
profondeurs remuées par nous, à la surface un instant
altérée du regard.
Mardi 24 avril
Ainsi sommes-nous traversés
dans notre corps
La
vie donne d'une façon qui lui est propre, et de façon
tout à fait particulière, bien que ce mode de donation
singulier soit l'universel. La vie donne de telle façon que ce
qu'elle donne, elle le donne à elle-même... La vie est
l'auto-donation en un sens radical et rigoureux, en ce sens que c'est
elle qui donne et elle qui est donnée... Aucun chemin ne conduit à la vie sinon la vie elle-même.
Le
bol, et ces mêmes bouches disparues, en lui, toujours qui
boivent.
Avant,
je rêvais de partir pour partir et revenais toujours. Je pars
sans bouger à présent, et il n'y a pas de retour. On
ne part pas, écrivait
Rimbaud, ce qui pourrait s'entendre aussi par : on ne cesse de
partir, et les vrais voyages ne sont pas ceux qu'on
croit.
Mercredi 25 avril Grand-père
s'adossait au hangar sans mot dire, à sa place habituelle,
bien en face de la rivière, bourrait sa pipe et redevenait mon
sachem d'élection. Souvent je m'endormais contre son épaule
et remontais à la source des couleurs, des odeurs et des sons
: l'allumette qui craque, le feu qui frise et grésille près
de l'oreille et puis ce goût d'encens soudain dans l'air qui
fraîchit. L'Amérique n'était pas loin
Vendredi 27 avril Non,
le pire est cette impression de n'avoir jamais commencé,
d'être là depuis toujours à attendre que ça
veuille bien se mettre en branle. Quoi ? Je n'en sais rien. La vie
promise, peut-être, celle qu'on a entrevue dans l'enfance, au
temps où l'on était l'arbre qui grimpe dans la lumière,
le loriot qui brûle au fond des seringas, l'eau dans le miroir
aux alouettes qui s'en va endormir les sirènes ; au temps où
le temps n'était pas, sinon ce peu de sable au bout du jour
qui nous montait aux yeux avec la marée haute
de la nuit.
Samedi 28 avril 1114
: il devient élève d'Anselme de Laon (il le traite de
« géronte autocrate »).
Ce
moment où, amorcé le second versant de la vie, à
demi dévalé déjà, c'est vers son premier
versant que l'on tend, invinciblement, à se tourner, et il y a
cette lumière dans les fonds, qui jamais si haut et si pur
n'avait brillé.
Dimanche 29 avril
Le
scandale intolérable, c'est le contraste entre la banalité
administrative du fait divers, et le drame brutal, inconcevable, que
serait l'annihilation de quelqu'un si l'on entreprenait d'en réaliser
l'impénétrable mystère... Ce mystère de
« nihilisarion » est celui de l'effectivité
pure, aveugle, opaque à laquelle toute mort se ramène,
et qui se prête seulement au constat
pur et simple... Or devant cette
évidence absurde et presque ridicule à force de
banalité, que peut-on faire sinon répéter ces
mots impossibles à réaliser : il n'est plus ? Car il
n'y a rien à penser dans la mort. La mort, en dépit du
préjugé contraire, n'offre aucune prise à la
méditation.
Lundi 30 avril Repartie,
reviendra-t-elle jamais, et ce lointain printemps avec elle, cette
hirondelle dont la flèche aiguë n'en finit plus pourtant
sous mes yeux de rayer le ciel comme si, à son envol
instantané survivant, elle avait, sur la page orageuse ou
vierge de l'espace, inscrit, plus indélébilement
qu'aucune rature d'encre, sa fuite même ?
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