Journal de lectures

Du 1er mai au 14 juin 2001


Mardi 1er mai

    Monde du sommeil, où la connaissance interne, placée sous la dépendance des troubles de nos organes, accélère le rythme du coeur ou la respiration, parce qu'une même dose d'effroi, de tristesse, de remords, agit, avec une puissance centuplée si elle est ainsi injectée dans nos veines ; dès que, pour y parcourir les artères de la cité souterraine, nous nous sommes embarqués sur les flots noirs de notre propre sang comme sur un Léthé intérieur aux sextuples replis, de grandes figures solennelles nous apparaissent, nous abordent et nous quittent, nous laissant en larmes. Je cherchai en vain celle de ma grand'mère dès que j'eus abordé sous les porches sombres...
        Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe




Mercredi 2 mai

    Ont-ils jamais, ces embruns, ces flocons glacés, cessé sur mon visage aussi, et tout entier l'embuant, de rejaillir ?
        Jacques Borel, L'effacement


Jeudi 3 mai

    Pas une croix de calcaire arrondie et grignotée par les intempéries, aucune vieille pierre moussue pour reposer l'oeil et apaiser le coeur... Seul le visage parfois, quand elles souriaient, teint pâle, joues rosies, bouche ourlée, menton mutin, avec une grâce, une fraîcheur de vierge frisonne, qui le faisaient rêver un peu,...
        Guy Goffette, Partance et autres lieux




Vendredi 4 mai

Sans que la nuit se couche un autre jour se lève
Qui voit sur le talus la bruyère fleurir
            Robert Marteau, Registre



    ...je ne lui ai survécu peut-être que pour, une autre fois, avant moi-même de m'éteindre avec lui, en sentir dans sa mortelle douceur l'innombrable regard de clarté pareillement brûler mes paupières et, du même coup, souffle, soupir, tendre brandon au point d'expirer,— a-t-il jamais rien rêvé d'autre, mon sang, que de remonter à sa source ? —, me consumer.
        Jacques Borel




Mercredi 9 mai

J'ai vu sourire aux feux du large la grande chose fériée
La Mer en fête de nos songes, comme une Pâque d'herbe
et comme fête que l'on fête
        Saint-John Perse, Amers



    ...nous vivons et devenons et respirons au coeur même de la plénitude : car c'est en pleine plénitude que le temps vécu déroule pour nous ses contenus ; et disons plus encore : nous ne vivons jamais qu'un devenir garni de ses contenus ; jamais la forme n'est donnée à part de la matière, jamais le lit du temps n'apparaît à sec.
            Vladimir Jankélévitch




Jeudi 10 mai

L'ÉRABLE

je garde un faible pour l'érable :
atteignant le comble de l'art bien avant
tous les autres arbres le voilà qui rougeoie
s'illumine une fois encore et semble-t-il
tremble de joie — sur le point de perdre sa mise
l'érable au moindre souffle
à son corps défendant
m'ouvre la voie
        Vahé Godel




Vendredi 11 mai

parmi les trous nocturnes, parmi les songes de l'hiver
passent légères les barques du matin,
elles reviennent gonflées d'air
aux villes blanches, effaçant la rive.
        Roberto Mussapi, Lumière frontale




Dimanche 13 mai

    Pourtant le prochain printemps et la prochaine floraison et la prochaine maturation et la prochaine récolte, qui sont un immuable passé répétitif, un passé immémorial et très monotone, sont aussi un avenir à venir, et comme tels ils forment l'objet d'un espoir ; littéralement, mais dans le sens du futur. Autrefois serait une autre fois, une prochaine fois, une fois nouvelle et aussi inadvenue que peuvent l'être la moisson de l'an Deux mille et la vendange de l'an Trois mille, ou tout simplement l'aurore de demain matin.
        Vladimir Jankélévitch



Je ne sais, j'ai eu, j'ai été engendré
tandis que la terre noire fume sous la dernière neige
et que l'ombre tremble sur le sable, un dernier
frisson d'hiver, dans le pas indécis, une peur
printanière, les gonds engourdis, une fatigue
étrange dans mon cartilage entre le gel
et le songe non formé... j'ai eu, j'ai été
engendré, je ne sais pas et je demande dans le seul
occident de mon visage
        Roberto Mussapi



Mercredi 16 mai

La moindre éclisse recèle en sa maillure le délire
d'un arbre. Noircie, la moindre feuille abrite en ses
ténèbres une forêt lumineuse.
        Vahé Godel




Vendredi 18 mai

En hommage à ton altitude, Montagne. Fatigue ma
route : qu'elle soit âpre, qu'elle soit dure ; qu'elle
aille très haut.

M'y voilà, dis-tu ? Souffle. Regarde : à travers l'arche de
la Longue-Muraille, toute la Mongolie-aux-herbes
déploie son van au bord de l'horizon.

C'est toutes les promesses : la randonnée, la course en
plaine, l'ambleur à l'étape infinie, et l'évasement
sans bornes, et l'envolée, la dispersion.
        Victor Segalen




Dimanche 20 mai

    ...et elle coïncidait avec ce qui était arrivé, il n'y avait plus de place pour être, comme si être, après tout, réside dans une minuscule avance.
        Natacha Michel, L'éducation de la poussière



    Les rêves, c'est quand ça reste dans la tête, les cauchemars, c'est quand ça vient dans la chambre.
  L'insomniaque est un être de souci, non de désir et, dans son incapacité douloureuse à se laisser aller au sommeil et à laisser venir le rêve, les soucis ne font pas défaut.
            J.-B. Pontalis,
Fenêtres




Jeudi 24 mai

    Si le vivant est une classe d'êtres, l'herbe mieux que tout énonce sa limpide essence; mais si le vivant est une manifestation de la vie, l'animal laisse mieux apercevoir ce qu'est son énigme.
            Michel Foucault, Les mots et les choses (note d'août 1976)



    C'est souvent dans les journées vides, à l'abri des événements sensationnels et des aventures que prennent naissance nos futures nostalgies ; et c'est la lenteur d'un présent monotone qui dégagera le mieux, beaucoup plus tard, la saveur d'un passé irremplaçable : l'ennui d'aujourd'hui sera paradoxalement le regret de demain !
            Vladimir Jankélévitch




Vendredi 25 mai

    ...malgré la répression de tout ce qui n'est pas capital, mise en valeur, marchandisation, tout ce qui reste, l'humanité, les Terriens, dans la réalité qu'ils forment de par la condition qu'ils partagent, ne laisseront pas faire le « dieu investisseur capitaliste », car les conséquences des prétentions de ce dernier mettent en balance à court et à long terme l'essence même d'être humain.
            Lacroix et Mascoto, Manifeste pour l'humanité



Si nous comprenions le monde, nous n'en ferions pas partie, nous qui sommes incapable de nous comprendre
Une mémoire vive exige l'oubli. La mémoire morte a tout enregistré sauf le vif aujourd'hui qui ne s'enregistre pas
Hypermnésie, insomnie : elles sont soeurs. La mémoire est ce qui en nous est en sommeil, elle est notre eau dormante.
        J.-B. Pontalis




Dimanche 27 mai

Prendre plus en pitié mon propre coeur; avec
Bonté, dorénavant, contempler mon triste moi,
Avec charité ; et que cet esprit tourmenté ne vive plus
Avec cet esprit tourmenté le tourmentant encore.
            G. M. Hopkins, cit. N. Huston




Lundi 28 mai

    Le plaisir vient, là, moins du contenu du souvenir lui-même que de la remémoration. Vif plaisir de se remettre en mémoire, de la retrouvaille avec soi. Le passé n'est pas mort, je suis vivant, je suis toujours celui que, ce jour-là, à cette seconde là, je fus. Le vieux mot de remembrance m'évoque cette possibilité de se rassembler, de donner une unité au dispersé.
            J.-B. Pontalis



    Ces souvenirs étaient morts d'inanition. Un souvenir, il faut lui rendre visite de temps à autre. Il faut le nourrir, le sortir, l'aérer, le montrer, le raconter aux autres et à soi-même. Sans quoi, il dépérit.
            Nancy Huston, Nord perdu




Mercredi 30 mai


Quel éperdu dans ma course à rebours !
Sans lampe ni
rênes, roulant d'un fond à l'autre des ténèbres
seulement cinglées d'éclats des sabots choqués !

            Victor Segalen




Jeudi 31 mai

    La libéralisation globale des échanges marchands confère à la marchandise une hyperforme qui en fait une méta-réalité. Cette généralisation propulse la marchandise dans un mouvement autoréférenciel qui semble se confondre avec la condition humaine tout en l'oblitérant en tant que telle, n'en conservant ainsi que ce qui est absolument nécessaire à la Chose...
    L'équivalent général, l'argent, se substitue à la finalité d'usage de ce qui est échangé. Quand il y a généralisation-mondialisation-globalisation de cette substitution, le sens de l'usage tend à totalement disparaître, tous les modes de l'usage, utile ou gratuit, s'estompent. Les choses se transmutent en Chose à l'appétit sans limite... Il faut refuser que l'humain ne soit plus qu'une fonction, qu'un instrument d'une chose qui, de plus, est dévoreuse d'humanité, la Marchandise.
            Lacroix et Mascotto




Vendredi 1er juin 2001

    Va voir, enfant, au tournant de la rue, comme les filles de
Halley les belles visiteuses célestes en habit de Vestales,
engagées dans la nuit à l'hameçon de verre, sont promptes à
se reprendre au tournant de l'ellipse.
            Saint-John Perse



    Mais qui sait si le mystère infiniment douteux de l'apparition disparaissante et à jamais disparue n'est pas porteur d'une merveilleuse et fugitive révélation ?
    Non, rien désormais ne sera plus comme avant ! Car nos souvenirs sont notre inviolable secret et notre bien inaliénable ; et personne ne peut nous contester cet inexplicable trésor
                Vladimir Jankélévitch




Dimanche 3 juin

    De sorte que, si l'horreur économique du néolibéralisme fascine, c'est parce qu'elle est le produit même d'une évolution du pouvoir politique qui s'est de plus en plus fondu avec le domaine de la gestion, consacrant ainsi celle-ci comme instance suprême de l'action sociale, comme lieu d'où origine la puissance... En effet, le néolibéralisme est un pouvoir qui expurge la violence inhérente à l'expérience politique en niant du même coup la légitimité de celle-ci, voire son existence même, pour refouler aveuglément la violence subjective dans la sphère de l'adaptation privée au désêtre de la résignation et au désastre de la survie.
            Lacroix et Mascotto

Lundi 4 juin

    On ne se rencontre qu'à l'imparfait. Le verbe vivre irrégulier.
Inconjugable depuis longtemps. Sa vie entière déclinée là.
Qu'on arrive plus à revivre, comme si on y était. On n'est plus là souvent.
Que dans les cas extêmes : aimer une fois sur deux, mourir une fois sur trois...
On préfère être ailleurs
            Pierre Ouellet, L'avancée seul dans l'insensé


Mercredi 6 juin

nous avons eu, sur notre front, cette charge royale de
l'offrande : toute la Mer fumante de nos voeux comme
une cuve de fiel noir, comme un grand bac d'entrailles
et d'abats aux cours pavées du Sacrificateur !

De plus haut encore et de plus loin, la Mer plus haute et
plus lointaine... inallusive et pure de tout chiffre, la
tendre page lumineuse contre la nuit sans tain des choses ?
            Saint-John Perse



    Il les portait dans ses yeux comme on porte un corps dans ses bras. Les regardant, il leur témoignait les derniers égards. Les dessinant, il les voyait. Les découvrant, il posait sur leur nudité scandaleuse le voile miséricordieux du regard.                       
            Jean Clair, La barbarie ordinaire




Jeudi 7 juin

    Le tigre est surpris, étonné ; il hésite. La Chose dévoreuse d'humanité vient de se rendre compte qu'elle est dorénavant identifiée comme l'ennemi principal, qu'elle est et sera traquée, que ce refus global de l'injustice totalitaire signe à terme son arrêt de mort.
            Lacroix et Mascotto



    Souvent il avait conduit les moutons à leur pâturage au-dessus des villages, il rêvait de ces pentes herbues plus haut, de ces crêtes rocheuses où la lumière joue si bellement, où les étoiles brillent plus vives. Là devait être le bonheur, et quelque chose de plus.
            Roland Bourneuf, Le traversier




Vendredi 8 juin

Mais qui vida le sable de vos souliers
Lorsque vous deviez vous lever pour l'agonie ?

                                   *

Nous deux, grains de sable, ténébreux d'adieu, égarés
Dans le secret d'or des naissances,
Et peut-être déjà embrasés d'étoiles
            Nelly Sachs



Je me révolterai dès l'aube,
Tout est commun, l'arbre ! La feuille !
Le groseillier grappillonneux !

                    *

Ta mémoire vit de ruelles
Où vont les linges évasifs

                    *

Où est l'ourlet de cresson d'eau ?
Où sont les éperviers rouant
À vau-le-vent ? Où sont les filles,
Drapeaux déployés pour les dieux ?
            Henri Pichette,
Apoèmes




Dimanche 10 juin

     Quelque chose comme une chair ne peut advenir et ne nous advient que du Verbe.
           
Michel Henry, Incarnation



Chemins d'orties
De passages légers
Et de traverses

            *

Qui est là
Et dort dans le jardin
De la rivière ?
            Yves Namur,
Une parole.. .



Bergères, menez-moi ;
Je bêle sous le ventre
Veiné de la grand-nuit
Lactée.

                            *

[Le caillou] et le miracle s'accomplit : tel un
miroir, il refléta l'humanité,
la belle viande fraîche du soleil couchant.           
            Henri Pichette



Mardi 12 juin

Reprise toujours remise
Oh dormir, dormir dans une amphore


si farine
si blutée
et toujours dans le blutoir
            Henri Michaux,
Iniji



    La langue qui ne veut pas me parler affole, elle fait tourbillonner l'aiguille, emballe le moteur, jette ses nappes d'étincelles   
    La langue hors du temps, hors de l'espace, la langue qu'on parle éternellement, et qui sait vous attendre : elle apparaît quand on ne l'attendait plus, dans le ciel blanc. Elle trace toutes ces petites routes noires qui ne vont nulle part.
            J.M.G. Le Clézio,
Vers les icebergs




Mercredi 13 juin

L'Europe fume comme une gueule de canon. Les poètes tirent
la leçon par les cheveux. La guillotine est un effet de l'aube.
            Henri Pichette




Jeudi 14 juin

Samuel vit —
dans les espaces de la décision
où les astres prennent feu, sombrent,
il vit David le pâtre
transi par la musique des sphères.
Les étoiles s'approchaient de lui telles des abeilles
dans le pressentiment du miel —
            Nelly Sachs

accueil-Éloges