JOURNAL DE LECTURES

Du 10 juillet au 27 août 2001



Mardi 10 juillet

                                              Et les rousseurs
S'exaltent sur les marronniers où il fait beau
Comme de l'or. C'est encore un jour à vivre, une
Journée à conduire aux champs les bêtes à cornes
Sous les cornouillers dont les fruits tuméfiés
Portent vers le sang nocturne.
        Robert Marteau






        Vous êtes en vie ; voilà qui est sûr. Nous autres hommes et femmes qui sommes en vie nous adressons les uns aux autres avec la certitude d'appartenir au même club très fermé, la même cohorte minoritaire des vivants d'aujourd'hui. À l'heure où j'écris ces lignes, je suis encore en vie, maie rien ne dit que je ne serai pas morte à l'heure où vous les lirez.
        Annie Dinnard, Au présent





Lundi 12 juillet

Plus qu'aucune autre saison, j'aime en ces
contrées l'hiver qui les dépouille et les purifie.
        Philippe Jaccottet, Paysage avec figures absentes





Vendredi 13 juillet

La pluie est venue équanime et patiente
        Robert Marteau





Àla faveur de toutes les créatures sans exception, le Divin nous assiège, nous pénètre, nous pétrit. Nous le pensions lointain, inaccessible : nous vivons plongés dans ses nappes ardentes.
        Teilhard de Chardin, cit. A. Dillard





Le contraire du péché n'est pas la vertu, mais la foi.
        Kierkegaard, cit. R. Hebding





Le pire dans la mort, ce doit être la première nuit
        J. R. Jiménez, cit. A. Dillard






Tant que nous respirons, nous ouvrons le temps comme on ouvre un chemin dans les herbes. Nous ouvrons le temps comme la proue du bateau fend la crête du présent.
               Annie Dillard 

          



Lundi 23 juillet

Car ce peuvent être de longues confessions dans cette mercerie d'un après-midi qui réunit la vendeuse et une habituée qui vient d'y pénétrer sans véritable raison. À l'épicerie il faut aller plus vite...
L'humide, le sec, l'aigu, le perçant, le sourd ont tous... leur régime et leur temporalité et il faut bien que l'homme s'accorde à chacun d'entre eux
            Pierre Sansot





Mercredi 25 juillet

Ô douceur d'écale
ô trille de la mésange écolière

                 *

mon Hiver qui poudroie et
se fige
dans la vitre du songeur
                 *

Beaux oiseaux d'écorce
vous revenez avec
                 *

Les peupliers lisses délivrent les oracles clairs
        Jean-Marc Fréchette, La Sagesse est assise à l'orée






Vendredi 27 juillet

        Non né. Seuls les mystiques [Maître Eckhart] et les bouddhistes (ne plus naître) se sont attaqués au problème : comment n'être pas né ? Rejoindre le dieu-Néant en écartant toute forme d'Être, en remontant avant le langage qui isole et illusionne d'identité, avant la Création même, quand j'étais un avec l'Indifférencié.

                                                                           *

        Jeu de langage ? La veille des élections le maire de cette commune décède avant même que son mandat n'expire.
            Jude Stéfan, Silles






Lundi 30 juillet

        Il y a toujours des restes d'idolâtrie violente, ici dans la conception de la loi, de la transgression et du langage, là dans l'idée jamais complètement abandonnée que Yahvé « se réserve la vengeance ». C'est bien pourquoi toutes les pensées modernes, dans leur antithéisme crispé, s'attachent obstinément à la lecture sacrificielle du texte évangélique, autrement dit à une lecture toujours vétéro-testamentaire du Nouveau Testament. Partout et toujours c'est la même impuissance à déconstruire jusqu'au bout la Différence sacralisée.
            René Girard, Des choses cachées...






Jeudi 2 août

Aux lieux sauvages où fleurit le jonc
monte la rumeur de l'enfance
La vague qui cime blanche comme mouette
chante sans fin le retour de l'aile
et l'hymnique passion ah
dans la proximité du village tremblant
au milieu des roseaux qui soupirent !
Quel été admirable nous combla d'air
et de couronnes
marguerites tressées aux fleurs purpurines
de la prairie...
        Jean-Marc Fréchette




        Il est [le Bien] à la fois aimé, amour, et amour de soi, car il n'est beau que par lui-même et en lui-même... En lui, son désir pour lui-même et son être ne font qu'un... Il est lui-même ce qu'il aime, il se produit en s'aimant.
            Plotin, cit. Pierre Hadot




        Il [Heidegger] adressa un appel aux étudiants dans lequel il a dit : « Votre existence ne doit pas être réglée par des dogmes et des idées, mais le Fürer lui-même est la réalité allemande et sa loi, maintenant et toujours. » Jamais auparavent, le réel n'avait été identifié au détenteur du pouvoir !

        Jamais une pensée philosophique n'avait été à ce point prostituée !
            Raymond Klibansky, La philosophie et la mémoire du siècle







Jeudi 9 août

À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c'est un jour qui s'en va, une heure dans la nuit.
Tu les as balayés : ce n'est qu'un songe ;
dès le matin, c'est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.
        Ps 89 (90), Bible de Jérusalem


Car mille ans à tes yeux
sont comme le jour d'hier une fois passé,
comme une veille dans la nuit.
Tu les entraînes, ils n'étaient qu'un songe,
il sont comme l'herbe qui pousse le matin :
le matin, elle fleurit et pousse,
le soir, elle se fane et sèche.
        Ps 90,4, Bible Osty


Mille ans à tes yeux sont comme hier qui passe

Une seule veille
dans la nuit

Tu les emportes en sommeil

Et le matin
ils sont comme une herbe qui change

Au matin
en fleur et verte

Le soir coupée sèche
        Ps 90,4-6, Bible B/M




        Le mal n'est pas étranger à l'ordre de l'univers puisqu'il résulte de cet ordre. Toutes les choses ne peuvent pas être au premier rang. Mais plus elles sont éloignées de la Source première qui est le Bien absolu, plus elles sont privées de Bien. Et le mal n'est autre que la privation du Bien.

        Mais l'autre âme, celle qui est étrangère à cette vie du corps, se meut vers le haut, vers le Divin, à qui nul ne commande.
            Plotin, cit. Pierre Hadot






Jeudi 16 août

Ô furie d'amour ! Quel tranchant,
quelle rumeur de nuit, quelle mort blanche !
Quels déserts de lumière enfouissaient
les sablonnières de l'aube !
        Garcia Lorca, Ant. bilingue de la poésie
             espagnole contemporaine



Les seules bêtes qui s'accommodent de ces pâtures
de pierres sont les moutons qui en ont la teinte,...
La nuit, on peut les entendre doucement bêler sous
la lune, à laquelle on les dirait voués comme au fanal
laiteux de leur étable.
        Philippe Jaccottet, Paysage avec figures absentes






Lundi 20 août
        Les choses ne cessent pas d'exister parce que nous les laissons en arrière
                    Paul Claudel, Connaissance de l'est






Mardi 21 août

Mais sa croissance s'est faite hors de toi et l'usage
qu'on aura de la poutre ne t'appartient pas,
Seule sa droiture massive te consolide
        Georges Drano






Jeudi 24 août

Ce n'est pas toi, ce n'est que l'ombre
De l'amour qui demeure en moi
Avant que le temps ne s'achève.

*

Force les portes du temps
Amour qui si tard appelles
        Luis Cernuda, Poèmes pour un corps






Vendredi 24 août

Des pas avancent dans l'air, le jour se dégage. Redoux
des mousses. L'aiguail cueilli par les alchémilles est pesé.
Quelle exactitude entre le silence qui s'éclaire et le vent
immobile sur les pierres !
        Maurice Chappaz, Le livre de C




        Sir Francis Galton est de retour au pays de Darwin, son cousin, la liberté d'expression esthétique n'a plus de limite. Non seulement, tout est désormais «possible», mais c'est «inévitable» !
        Grâce à la bombe génétique, la science biologique devient un art majeur, mais un ART DE L'EXTRÊME.
            Paul Virilio, La Procédure silence






Lundi 27 août

Élie s'avança vers tout le peuple, et dit « Jusques à quand
clocherez-vous des deux jarrets ? Si c'est Yahvé qui est Dieu,
allez à sa suite ; si c'est Baal, allez à sa suite. »
        Rois I, 18,20, Bible Osty




Jusqu'à quand boiterez-vous sur deux béquilles ? Si Yhwh est
le Dieu, ne suivez que lui, mais si c'est Baal le Dieu, alors c'est
Baal qu'il faut suivre !
        Rois I, 18,21, Bible B/M




        Le temps, l'aujourd'hui du passé ! Me sourit. Je n'ose enlever et jeter la petite étiquette qui porte une date ! D'une solide écriture carrée «Prunes 1979». Moi aussi je suis une prune. J'espère être écrasé quand j'aurai savouré le dernier des bocaux. Le fruit dit la vie et l'ombre.
            Maurice Chappaz

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